Pour une réciprocité effective. Moins naïve: c'est ainsi que le commissaire européen Karel De Gucht avait défini dès le départ la nouvelle phase de la politique commerciale que l'Europe a dessinée et qu'elle va progressivement appliquer, sans attendre la création de la zone de libre-échange euro-américaine qui demandera au moins deux années de négociations (voir cette rubrique dans le bulletin n° 10788). L'objectif essentiel poursuivi est la réciprocité effective de la part des pays tiers: l'équilibre des engagements doit en principe couvrir non seulement les droits de douane, mais aussi les autres aspects essentiels du commerce, tels que l'ouverture réciproque des marchés publics, les investissements et bien d'autres aspects.
Fermeté et prudence. La réunion du Conseil européen de février a adopté des Conclusions qui dessinent la vue d'ensemble de l'évolution en cours. Curieuse histoire, celle de ce texte. Le projet, d'abord élaboré par les fonctionnaires (voir notre bulletin n° 10777), était un hymne à l'ouverture des marchés, qui entraînerait dans l'UE 2% de croissance économique et 2 millions d'emplois ; mais ce projet avait suscité au niveau ministériel plusieurs critiques, qui invitaient à une certaine précaution à propos des effets positifs automatiques et à davantage de fermeté dans la réciprocité à exiger (voir notre bulletin n° 10778).
Le texte soumis au Sommet et approuvé par celui-ci est donc plus prudent dans le ton (un programme ambitieux peut se traduire à moyen terme dans les avantages cités), il insiste sur la réciprocité des pays tiers et évoque les instruments européens de défense commerciale. Et il indique que « l'UE concentre ses efforts, dans l'immédiat, sur le développement des relations commerciales bilatérales », en citant avec optimisme certains pays - Chine, Canada, Japon - mais d'autres avec prudence: la Russie doit d'abord respecter les engagements découlant de son adhésion à l'OMC ; les négociations avec l'Inde requièrent des efforts supplémentaires ; en ce qui concerne le Mercosur, le Sommet se limite à saluer l'engagement d'échanger au dernier trimestre de l'année des offres d'accès aux marchés réciproques. Quant à l'Ukraine, aux pays du Maghreb et aux ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), le Sommet ne va pas plus loin que demander que des progrès soient réalisés.
Et les négociations multilatérales dans le cadre de l'OMC ? Le Sommet européen a déclaré qu'il espère des progrès en vue de la conférence de Bali de décembre prochain et qu'il attend avec intérêt l'ouverture des négociations sur les services ; il souhaite en outre une orientation générale plus respectueuse de l'environnement et plus compétitive. Une manière élégante pour dire qu'au niveau multilatéral l'UE n'attend rien, ou presque.
La longue patience du commissaire. L'action de Karel De Gucht a commencé il y a plusieurs années, car la situation est complexe et dans l'UE elle-même les intérêts sont parfois contradictoires. L'entrée illégale dans l'UE de produits contrefaits arrange non seulement les producteurs et les exportateurs des pays tiers impliqués, mais aussi les importateurs européens qui en profitent. En même temps les producteurs européens qui doivent faire face à la concurrence déloyale hésitent à ouvrir des procédures contre les faux produits, en craignant que leurs exportations et leurs investissements dans les pays tiers concernés soient compromis. Déjà en mai 2012, M. De Gucht avait suggéré une parade: que la Commission elle-même introduise les plaintes.
Ce n'est qu'un exemple de la mise à jour de l'attitude européenne, il y en a bien d'autres. Par exemple, à propos du Mercosur. M. De Gucht avait mis en garde contre la tentation protectionniste évidente en Argentine et en Bolivie. Seuls quelques parlementaires européens amateurs de beaux voyages et de rhétorique continuent à croire à la zone de libre-échange avec le Mercosur, qui n'a pas d'institutions supranationales pouvant prendre des décisions: la libre circulation des marchandises n'est pas garantie. Un accord bilatéral avec le Brésil serait peut-être plus raisonnable. Ainsi qu'avec d'autres groupes de pays sud-américains.
Sur un plan général, comment négliger le fait que l'UE introduise pour l'agriculture de plus en plus de normes couvrant le bien-être animal ? Tant mieux si la cruauté envers les animaux diminue dans le monde.
Les aspects positifs prévalent. Les règles du libre commerce et les conditions pour le concrétiser augmentent, mais l'expansion des échanges est un facteur de croissance et de bien-être pour tous. Les situations évoluent. La Chine pourrait devenir un allié de l'Europe: après avoir copié des milliers de produits européens et lui en avoir envoyé des milliers de tonnes, ses coûts de production augmentent avec le bien-être croissant et ses investissements à l'étranger se multiplient. À présent, d'autres pays asiatiques s'efforcent d'envahir le marché européen avec des produits à bas prix et parfois contrefaits ; avec eux aussi il faut négocier avec les nouveaux critères. Le moment de la réciprocité et de la loyauté est arrivé.
(FR)