Peu excitant. Il serait ingénu de ne pas l'admettre: le Sommet UE/États-Unis de samedi dernier n'a pas eu beaucoup d'éclat. C'était en bonne partie un exercice rhétorique, l'occasion de réaffirmer la qualité unique des liens réciproques. De ce point de vue, tout a été impeccable: prises de position préparatoires, déclarations préalables d'ambassadeurs américains en Europe, amitié et coopération consolidées qui représentent l'un des piliers de la politique mondiale. Barack Obama a été habile et très courtois, les trois représentants européens aussi. Mais il n'y avait rien à décider sur le plan bilatéral et les textes approuvés étaient préparés d'avance. La phrase par laquelle le président américain a ouvert la conférence de presse conclusive était à la fois exacte et ingénue. Il a commencé par dire que ce Sommet n'avait pas été «excitant», en expliquant tout de suite que cet adjectif signifiait que les deux parties étaient d'accord sur tous les sujets abordés. Ceci est vrai pour l'essentiel, étant donné que les problèmes stratégiques mondiaux avaient été débattus la veille (nouvelle stratégie de l'OTAN, relations avec la Russie, etc.), et les problèmes ouverts dans les relations euro-américaines avaient été tout simplement laissés de côté. D'ailleurs, les divergences concernent certains États membres de l'UE davantage que l'UE comme ensemble…
Le « numéro de téléphone unique » n'est pas réaliste. Tout est normal et satisfaisant, alors ? Si l'on veut. La vérité est que, pour le président américain, les autorités communautaires ne signifient pas grand-chose. Le Premier ministre d'un gouvernement belge transitoire ? Il peut tout au plus parler au nom de son pays. Le président de la Commission européenne ? Un très haut fonctionnaire chargé de faire des propositions. Le président stable du Conseil européen ? Celui qui organise et prépare les réunions communautaires au Sommet. M. Obama avait démontré à plusieurs occasions qu'il considère comme interlocuteurs les chefs d'État ou de gouvernement du Royaume-Uni, d'Allemagne ou de France, et dans certaines circonstances de quelques autres États membres. L'UE ne peut prétendre avoir trouvé la réponse à la question célèbre d'Henry Kissinger: « L'Europe ? Quel numéro de téléphone ? », car aujourd'hui les numéros sont trois, pas un. Et la structure communautaire ne permet pas qu'il y ait un jour un numéro unique.
Ceci n'a pas empêché M. Obama de réaffirmer que les relations avec les partenaires européens (au pluriel) représentent le pilier de l'engagement américain dans le monde, le catalyseur de la coopération globale mondiale, la base de la relance économique. Les déclarations conjointes souscrites samedi dernier ne sont pas insignifiantes: engagement à éviter les dévaluations monétaires compétitives, souhait que les taux de change reflètent les réalités économiques, rejet du protectionnisme, volonté de réduire les barrières non tarifaires. Ce sont tous des objectifs qui engagent l'UE en tant qu'ensemble et qui seront négociés par les institutions communautaires. Mais, pour Washington, le numéro de téléphone de l'Europe n'est pas encore bruxellois.
La compétence communautaire existe et elle peut se renforcer. Il ne faut pas, à mon avis, s'imaginer que le président des États-Unis refuse consciemment de considérer l'UE comme un ensemble et privilégie a priori les relations avec les autorités nationales. Dans plusieurs domaines, les orientations de l'Europe dépendent effectivement en large partie des chefs d'État ou de gouvernement ; c'est à titre national que M. Sarkozy préside actuellement le G20 ; les États membres les plus puissants s'expriment en leur nom à l'ONU ; dans les questions militaires l'unité européenne est encore largement à construire. Il dépend de l'Europe elle-même de progresser sur la voie de l'intégration. Mais il est vrai aussi que dans plusieurs domaines l'Europe s'exprime déjà comme un ensemble. La plupart des objectifs opérationnels cités dans la déclaration commune euro-américaine du 20 novembre relèvent, du côté européen, de la compétence communautaire (voir notre bulletin n° 10261): conclusions du Doha Round ; renforcement de la consultation transatlantique préalable sur les normes et règles régissant les nouvelles technologies ; coopération intensifiée à propos de la recherche énergétique et des énergies propres ; normes unifiées pour des produits tels que les voitures électriques. Ce sont des projets concrets pour lesquels seule l'Europe comme ensemble peut négocier, prendre des engagements, conclure des accords. C'est du concret, mais pas spectaculaire.
Mais quelque chose est en train de changer même de ce point de vue. Les nouveaux pouvoirs du Parlement européen et l'extension progressive des domaines couverts par l'activité communautaire pourraient progressivement amener Barack Obama à attribuer prochainement davantage de visibilité et d'éclat (et de temps) aux Sommets traditionnels UE/États-Unis. Si les Européens le veulent. (F.R.)