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Bulletin Quotidien Europe N° 9316
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Intuitions et orientations anciennes de Jacques Delors aujourd'hui partagées

Le lecteur aura peut-être fait la remarque lui-même: les orientations principales dégagées des débats du colloque organisé par le groupement «Notre Europe» (voir cette rubrique dans notre bulletin n. 9312) correspondent à ce que Jacques Delors suggère, recommande et préconise depuis longtemps. Ce n'est pas un hommage au fondateur de «Notre Europe» par la nouvelle génération des responsables européens: les débats étaient libres et passionnés ; Guy Verhofstadt, Josep Borrell, Poul Nyrup Rasmussen et les autres participants étaient là pour défendre leurs idées. On constate simplement que Jacques Delors continue à jouer un rôle d'inspirateur et que certaines de ses idées qui étaient autrefois regardées avec méfiance ont fait leur chemin. Le livre(1) dans lequel il a résumé les dix années de vie de «Notre Europe» (présidé successivement par lui-même, par Pascal Lamy et actuellement par Tommaso Padoa-Schioppa) venait tout juste de paraître, et les participants au colloque n'avaient pas encore eu la possibilité de le lire. C'est donc en tant que prémices que je vais en citer les passages relatifs aux trois orientations principales qui se sont dégagées du colloque.

1. L'avant-garde. M. Delors a écrit: « Je souhaite m'arrêter d'abord sur une de mes propositions, l'avant-garde, que mes amis d'Europe centrale et orientale comprennent mal. Je fais partie de ceux qui pensent que, à l'intérieur de la Grande Europe, il est vital de laisser la porte ouverte à ce que je désigne aujourd'hui par le terme -peu attrayant, j'en conviens- de différenciation. J'entends par là la possibilité pour un groupe d'Etats membres d'aller de l'avant vers l'intégration sans que d'autres pays, non volontaires ou tout simplement non préparés, y fassent obstacle. L'histoire de l'unification européenne est jalonnée d'exemples de différenciation (…) Il ne s'agit pas de créer en Europe une première et une deuxième ligues, mais de respecter le rythme que chaque Etat membre est en mesure d'adopter pour progresser sur la voie de l'intégration.»

Dès avril 2001, il avait dit dans une allocution devant la Banque mondiale: « C'est la seule voie qui permette à l'Europe de ne pas se contenter de gérer une vague et précaire zone de libre-échange, mais d'assumer sa part des responsabilités mondiales ». Au colloque du 18 novembre, l'ancien premier ministre et ministre des Finances de Hongrie Peter Medgyessy s'est dit d'accord.

2. Contrôler la mondialisation. A l'époque où il présidait la Commission européenne (donc, avant 1995), Jacques Delors avait lancé l'idée d'un «Conseil de sécurité économique» au niveau mondial, qui aurait constitué dans une certaine mesure le pendant, pour l'économie, du Conseil de sécurité des Nations unies. Il n'aime pas beaucoup en parler car (ainsi qu'il l'a écrit dans ses Mémoires), «on a repris le terme mais sans le contenu et sans les modalités d'application». Il avait prévu déjà à l'époque que la Chine, l'Inde et le Brésil en auraient fait partie. Cet organisme aurait eu la faculté d'auditionner les grandes organisations mondiales (FMI, Banque mondiale, OMC, OIT, etc.), lancer des expériences, rendre le monde moins inégalitaire et un peu plus solidaire par des changements limités mais concrets et progressifs, et il aurait permis de dépasser «l'idée que le marché est le seul facteur de bonne répartition des richesses». Dans le nouveau livre, il précise: « On ne peut plus dire aujourd'hui que le libre-échange conduit au progrès de tous les peuples (…) En particulier, pour maîtriser la mondialisation, l'environnement doit être inclus dans toutes les politiques» ; et il insiste sur la création d'un cadre « susceptible de faire émerger des règles du jeu mondiales», en reprenant le concept du Conseil de sécurité économique, dont l'UE elle-même représenterait en partie un modèle.

L'idée de règles internationales (droits sociaux, liberté syndicale, réglementations commerciales équitables) a été au centre des réflexions du colloque du 18 novembre relatives à la mondialisation.

3. Rejeter la concurrence fiscale entre les Etats. J'ai déjà cité dans cette rubrique des phrases très dures de Jacques Delors contre la pratique de la concurrence fiscale entre Etats qui s'ajouterait à la concurrence entre les entreprises et qui, en se généralisant, détruirait l'esprit communautaire. Dans son nouveau livre, il parle d'un « risque mortel» pour l'UE. Au colloque de Paris, son orientation (qui est loin d'être partagée par tous, y compris au sein de la Commission européenne) a reçu l'appui très ferme de Poul Nyrup Rasmussen, qui entend l'inclure dans le programme du Parti socialiste européen qu'il préside.

Il reste à voir si la dernière idée lancée par Jacques Delors, une Communauté européenne de l'énergie sur le modèle de la CECA (voir notre bulletin n. 9308), fera également son chemin.

(F.R.)

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Jacques Delors: « L'Europe tragique et magnifique » Editions Saint-Simon, Paris.

 

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