Bruxelles, 17/03/2005 (Agence Europe) - L'initiative du Président Borrell de réunir, les 16 et 17 mars à Bruxelles, députés européens et parlementaires nationaux pour discuter de la relance de la stratégie de Lisbonne a démontré l'intérêt des membres des parlements des 25 à être impliqués dans la mise en œuvre de cette stratégie afin de la revitaliser, après l'expérience largement décevante des cinq dernières années, depuis le premier Sommet de printemps, en mars 2000 à Lisbonne. Elle a aussi permis à Jean-Claude Juncker d'indiquer ce qu'il attend du Conseil européen des 22 et 23 mars (EUROPE d'hier, p.7) et de s'exprimer sur la révision de la directive sur les services dans le marché intérieur (voir plus loin). C'est sur ce thème que les parlementaires nationaux ont surtout interpellé José Manuel Barroso, après ses propos de lundi dernier sur le maintien du principe du pays d'origine même dans une directive « Bolkestein » révisée (EUROPE du 15 mars, p.9)
Nous devons donner une visibilité à cette stratégie et la rendre compréhensible, a déclaré mercredi Josep Borrell, président du Parlement européen, en notant que la date choisie pour cette rencontre n'était pas « innocente », car « nous avons estimé que l'écho de nos travaux communs pourrait être utile », la semaine prochaine, aux chefs d'Etat et de gouvernement. C'est « en pleine bulle internet que 15 Etats » avaient défini, en 2000, les objectifs de la stratégie de Lisbonne, et en 2005, « ce sont 25 Etats qui doivent s'engager à les redynamiser dans un contexte économique très différent et plus difficile », a rappelé M. Borrell. La stratégie de Lisbonne, a-t-il dit aux parlementaires nationaux, « est un bon laboratoire pour analyser les limites de la subsidiarité. Quel est le niveau le plus efficace pour l'action ? le régional, le national, l'européen ? Dans le domaine de la recherche, n'est-ce pas le niveau européen qui est le plus approprié ? Les Etats-Unis l'ont compris, car il s'agit d'une compétence fédérale ». Quant à Lucien Weiler, président de la Chambre des députés luxembourgeoise, il a estimé qu'une des principales faiblesses de la stratégie de Lisbonne était « le manque de motivation » de ses acteurs. Notre société est « réticente face à l'innovation », a-t-il déploré, en avertissant: « trop souvent, notre économie fonctionne dans une relation corporatiste entre supérieurs et subordonnés », ce qui n'est pas le cas aux Etats-Unis, en Australie ou en Asie. « Nous nous trompons lorsque nous pensons que nos méthodes sont les meilleures, car elles ne le sont pas », a-t-il insisté.
« Je vous invite à rejoindre le partenariat pour la croissance et l'emploi », a dit jeudi le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso aux parlementaires en annonçant que sa Commission veut nouer des « contacts étroits avec les parlements nationaux, dépositaires de la légitimité démocratique ». Si le bilan de la stratégie de Lisbonne est, après cinq ans, « si « mitigé », c'est notamment à cause du « déficit de dialogue avec les parlements nationaux et le Parlement européen », a estimé José Manuel Barroso, tout en se disant « très impressionné » par la capacité des députés européens de parvenir, malgré leurs divergences, à un « consensus dynamique » sur la stratégie de Lisbonne lors de leur vote du 9 mars dernier (voir EUROPE du 10 mars, pages 7 à 10, et EUROPE/Documents N.2402, daté 16 mars). Selon les propositions de la Commission pour le Conseil européen des 22 et 23 mars, le Parlement européen aura à se prononcer, avant chaque Sommet de printemps, sur les « lignes directrices intégrées » qui, à l'avenir, devraient couvrir à la fois les grandes orientations de politique économique et les lignes directrices pour l'emploi, a rappelé M. Barroso. Quant aux parlements nationaux, le « souhait » de la Commission est qu'ils discutent les programmes nationaux que les Etats membres devraient adopter, dans le contexte des « mécanismes renforcés de gouvernance » qu'elle suggère, a noté M. Barroso, en disant aux parlementaires des Etats membres: « la balle sera bientôt dans votre camp ». Sur le fond, M.Barroso a averti: « nous avons besoin d'une Europe forte, généreuse (…) capable de défendre les valeurs de la cohésion et de la solidarité, qui est menacée si on n'agit pas. Nous devons agir ensemble, et vite, sinon, la jeune génération actuelle pourrait être la première à vivre moins bien que ses aînés ».
Je ne m'attendais pas à toutes ces critiques sur la directive « services », avoue M.Barroso, qui appelle les nouveaux Etats membres à ne pas adopter des « positions nationalistes » lorsqu'ils veulent défendre leurs intérêts
Interpellé surtout par des parlementaires français au sujet de la directive sur les services, le Président Barroso s'est exclamé: « franchement, je ne m'attendais pas à des critiques, mais plutôt à un appui à ma Commission. La Commission précédente avait adopté, que je sache à l'unanimité, la célèbre directive Bolkestein, avec les voix de toutes les familles politiques, socialistes, démocrates-chrétiens, libéraux (…). Maintenant, la Commission dit qu'elle va la réviser ». « Je respecte » les problèmes qu'a la France à cause du référendum sur la Constitution, a-t-il affirmé, tout en ajoutant: c'est justement en tenant notamment compte du débat français que j'ai dit qu'on gardera la directive, mais en tenant compte de deux préoccupations: pour les services d'intérêt général et pour l'application du principe du pays d'origine. Le Commissaire McCreevy va travailler avec le parlement pour « voir les adaptations nécessaires », a-t-il promis. Quant à la Constitution européenne, il s'est écrié: « elle est, bien sûr, beaucoup plus sociale que les traités de Maastricht et de Nice, que le Traité de Rome (…). Il ne faut pas céder aux pressions des europhobes qui cherchent des prétextes pour la rejeter ». M.Barroso, qui s'est demandé si on peut vraiment « parler de dumping social dans un marché intégré », a aussi lancé un appel aux nouveaux Etats membres: « lorsque vous défendez vos intérets, ne le faites pas en prenant des positions nationalistes, faites-le dans une perspective européenne ». M.Barroso, qui sera vendredi en Pologne devant un forum d'entrepreneurs, a dit aux parlementaires de ces pays: « nous avons besoin de votre dynamisme, mais on vous demande aussi un esprit de solidarité ». Le président de la commission économique du Sénat français, Jean-Paul Emorine, a exprimé son « incompréhension » pour les propos de M.Barroso sur le principe du pays d'origine, en signalant « le contexte sensible en France », avec le référendum sur la Constitution, et a insisté sur « l'harmonisation sociale et la protection des travailleurs et du modèle culturel européen ». Le député européen Harlem Désir (socialiste français) a réclamé pour sa part une directive cadre sur les services d'intérêt général. Un parlementaire polonais s'est exclamé: l'Irlande a fait par le passé ce que font certains nouveaux Etats membres, notamment en abaissant les impôts des entreprises, et ce n'est pas du dumping social. Peut-être « le modèle européen est-il trop coûteux, et il faudrait revoir certaines prestations sociales des pays riches », a-t-il ajouté. Un autre parlementaire polonais s'est étonné qu'on ait attendu cinq ans pour réviser la stratégie de Lisbonne, et a estimé qu'il ne faudrait pas attendre trois ans pour faire une nouvelle vérification, mais se donner rendez-vous déjà dans deux ans.
Le débat avec M. Juncker sur la directive services fait ressortir les tensions entre anciens et nouveaux Etats membres - M. Juncker défend le modèle social européen
Mercredi soir, les parlementaires nationaux ont presque exclusivement interrogé Jean-Claude Juncker sur la libéralisation du marché des services. Les prises de position ont confirmé une différence d'approche entre parlementaires des anciens et des nouveaux Etats membres, toutes tendances politiques confondues. Lors de son intervention, M. Juncker avait rappelé qu'il soutenait la libéralisation du marché des services mais pas à n'importe quel prix, surtout si la proposition engendre des risques de dumping social. Alors que de nombreux parlementaires ont abondé dans le même sens, des Tchèques ou Polonais notamment, ont fait part de leur « déception » quant à une éventuelle restriction de la libre circulation des travailleurs. Il s'agit d'un « problème de taille » pour un secteur qui représente 70% de l'économie européenne, a insisté, sous les applaudissements d'une partie de l'assemblée, Lubomir Zaoralek, président de la Chambre de députés tchèque. Interrogé sur la différence entre capacités concurrentielles et dumping social, M. Juncker a répondu qu'il s'agissait de déterminer la limite entre « économie de marché et économie sociale de marché », déclenchant à son tour une salve d'applaudissements. Selon lui, il ne sert à rien de se battre avec des « cris de guerre », et il faut au contraire poursuivre le travail parlementaire sur « tous les détails » du texte, car « le diable se cache dans les détails ». A un parlementaire lituanien, il a objecté: « lorsque je dis social vous pensez fiscal (…) ; or, je suis d'accord pour dire que les politiques fiscales sont d'abord nationales avant d'être européennes (…) mais je n'accepte pas que sous couvert d'ouverture des marchés, on essaie de réduire sans le dire les droits des salariés ». Et de conclure: « il n'est pas concevable qu'un déferlement néo-libéral sans gêne et sans borne réduise à néant une construction vieille de plusieurs décennies ». Le sénateur français Jean Bizet s'en remet à la procédure de codécision pour « remettre à plat le texte et le principe du pays d'origine », mais ajoute qu'il ne faut « pas rater l'unification du marché des services ».
Sur la stratégie de Lisbonne, les représentants des parlements nationaux ont dans l'ensemble souscrit aux propositions de la Commission (plans d'action nationaux, une personne chargée du suivi de Lisbonne par Etat membre), ainsi qu'à la résolution du Parlement européen du 9 mars dernier. Pour Elisabeth Arnold, présidente de la commission des affaires européennes du Folketing danois, il est important d'avoir de « nouveaux mécanismes d'accompagnement de la stratégie et un rôle plus important des plans d'action nationaux ». Le modèle scandinave a été cité en exemple par plusieurs parlementaires nationaux, y compris non nordiques, il pourrait être une « base d'inspiration de la nouvelle stratégie de Lisbonne », affirme Sotiris Hatzidakis, vice-président du Vouliton Ellinon grec. Jan Jacob van Dijk, de la Chambre des Représentants des Pays-Bas, ne voit « pas de contradictions entre les différentes dimensions » de la stratégie qui doivent permettre de « créer des emplois en développant la croissance économique dans une perspective durable ». Le Britannique Lord Grenfel a regretté qu'on ne parvienne pas à réduire significativement le nombre d'objectifs. Pour Andrius Kubilius, parlementaire de Lituanie, le moment est venu de « savoir si l'UE en reste à l'agriculture ou si elle passe à une économie fondée sur la connaissance ».
Les parlements nationaux auront la lourde de tâche de faire comprendre aux citoyens européens la nécessité
des sacrifices et des réformes pour relancer l'agenda de Lisbonne, affirme Lucien Weiler
« Nous sommes très satisfaits des résultats de cette rencontre entre 125 membres des parlements des 25 Etats membres plus trois Etats candidats à l'adhésion et des députés européens », a déclaré le Président Borrell à la presse, à l'issue des travaux. Nous avons apprécié les interventions franches de la Commission et du Conseil, nous avons vu où se situent les divergences, et « maintenant il faut continuer à travailler ensemble et bien communiquer », a poursuivi Josep Borrell. Le président du Parlement a par ailleurs estimé que « la directive sur les services sera probablement un jalon » pour le rôle du Parlement. « On peut se demander pourquoi on ne revient que maintenant vers les parlements nationaux. Ce qui compte, c'est la dimension parlementaire de la stratégie de Lisbonne », a affirmé à la même occasion Lucien Weiler, président du Parlement luxembourgeois, pour qui « il faut rendre aux parlements nationaux la place qu'il leur revient. Ils devront dialoguer intensément avec leurs citoyens ». Rappelant les mots de Wim Kok, président du groupe à haut niveau sur l'examen à mi-parcours sur la stratégie de Lisbonne qui a noté que « les réformes qui coûtent aux uns rapporteront aux autres », M. Weiler a estimé que c'était aux parlements nationaux de trouver « cet équilibre ». M. Weiler a salué la proposition du président de la Conférence des commissions parlementaires du PE, Joseph Daul (PPE-DE, français), de renouveler ce type de rencontre entre le Parlement européen et les parlements nationaux avant chaque Sommet européen de printemps, pour « voir comment la stratégie de Lisbonne avance ». Pour M. Weiler, les gouvernements et les parlements nationaux ont maintenant « un rôle essentiel à jouer pour faire comprendre aux citoyens européens ce que veut dire la stratégie de Lisbonne, qu'il leur faudra faire des sacrifices et accepter les réformes ». Le président du parlement luxembourgeois a aussi appelé les parlements nationaux et les gouvernements à travailler en étroite collaboration avec les patrons et l'ensemble des partenaires sociaux.