Le 7 juillet dernier, Boris Johnson démissionna de la présidence du parti conservateur et annonça qu’il quitterait le 10 Downing Street dès qu’un successeur serait désigné. Cette nouvelle fut ‘accueillie avec soulagement par une série de responsables politiques européens’ (EUROPE 12988/22). Ceux-ci voyaient l’opportunité de restaurer l’esprit de partenariat. Si, à cette occasion, la Commission européenne fit silence, elle réagit officiellement lorsque Liz Truss fut élue, le 5 septembre, par les électeurs de son parti. La présidente Ursula von der Leyen lui adressa immédiatement ses félicitations, tout en précisant : « J’attends avec impatience une relation constructive dans le plein respect de nos accords ». (EUROPE 13014/17). Dans les deux cas, les commentaires les plus pressants venaient de Dublin.
Après le rituel adoubement par la reine à Balmoral, Liz Truss prononça mardi à Londres son premier discours de Première ministre, s’engageant à « sortir le pays de la tempête » par un grand plan d’action où figuraient des baisses d’impôts pour faire croître l’économie, une réponse à la crise énergétique et aux problèmes sanitaires ainsi que des investissements dans les services publics. Ce plan allait faire l’objet, dès le lendemain, d’un débat à la Chambre des Communes, où l’opposition travailliste, majoritaire dans l’opinion selon les sondages, ne la ménagerait pas.
La composition du nouveau gouvernement fut annoncée mardi soir. L’on y trouve plusieurs figures issues de la diversité, dont le nouveau Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, James Cleverly, député depuis 2015, puis ministre depuis juillet 2019, jusqu’à la chute de Johnson. Contrairement à sa patronne, il fit campagne pour le Brexit en 2016. Tout ceci n’augure pas un changement de ligne politique à propos des relations avec l’Union européenne.
Sortir le pays de la tempête : l’expression est justifiée, car tempête il y a. L’inflation est à 10% et, selon les prévisions, elle continuera de grimper dans les prochains mois. Des mouvements de grèves spontanés ont commencé ces derniers mois (dockers, postiers, cheminots, éboueurs, etc...) tandis que Johnson prolongeait ses vacances. De nombreux ménages ne tiennent que grâce aux banques alimentaires. La moitié des enfants vivent dans un foyer en difficulté. Un mouvement de refus de payer les factures d’électricité s’est amplifié. L’on parle de la plus grande crise sociale depuis 30 ans, après les ravages de la pandémie mal maîtrisée par le gouvernement Johnson et où c’est peu dire que l’exemple de la discipline sanitaire ne venait pas d’en haut.
Le Brexit n’a pas dopé l’économie britannique, contrairement aux belles promesses. Durant la période de 2016 à 2020, de nombreuses études ont diagnostiqué un impact négatif. Le vrai Brexit, qui commença en janvier 2021 après l’accord commercial et de coopération accouché in extremis, les contredirait-elles ? Nullement, car le rapport de la Commission publié en mars 2022 démontrait que les échanges commerciaux entre l’UE et le Royaume-Uni avaient baissé, et ce davantage au détriment de ce dernier (EUROPE 12936/14). Par rapport à 2019, les exportations de l’UE étaient moindres de 11,4% tandis que celles du Royaume-Uni avaient diminué de près de 25%. Alors que l’appartenance à l’UE permettait, vers celle-ci, 47% des exportations du pays, le Brexit a eu un effet dissuasif sur la propension des opérateurs à exporter vers le continent. La baisse n’a pas été compensée par les accords commerciaux conclus ou prévus avec d’autres partenaires dans le monde. De surcroît, le Royaume-Uni souffre d’un déficit d’investissement, qui ne l’a pas aidé à sortir de la crise sanitaire avec autant du succès que les autres pays industrialisés. Il apparaît ainsi en queue de peloton dans le groupe du G7. L’impact du Brexit se fit sentir aussi par la pénurie de main-d’œuvre peu qualifiée, spécialement dans le transport routier, la restauration et l’agriculture. Le gouvernement précédent arguait qu’il ne s’agissait que d’une difficulté temporaire et qu’un nouveau modèle économique national était en gestation…
Tout indique que Liz Truss se focalisera sur les problèmes intérieurs, sauf à propos de la guerre en Ukraine. Sur ce point l’administration sortante aura manifesté une solidarité totale avec ses partenaires occidentaux, dont l’Union européenne. Mais les rapports avec celle-ci dans le cadre de l’accord de 2020 ne sont manifestement pas une priorité. Or, le dossier de l’Irlande du Nord a atteint une dimension clairement conflictuelle. Depuis le début de 2020, les négociations bilatérales étaient au point mort ; Mme Truss, qui, en tant que ‘négociatrice’, venait de remplacer David Frost (démissionnaire le 21 décembre pour incompatibilité avec la ligne Johnson) n’y fut pas pour rien.
Le 11 mars, la Commission adopta deux propositions législatives destinées à protéger les intérêts de l’Union dans le cadre de l’accord de commerce et de coopération, dont un règlement sur les mesures de rétorsion (EUROPE 12909/28). Le 13 juin, le gouvernement britannique introduisit un projet de loi remettant radicalement en cause le protocole spécifique négocié et signé dans le cadre de l’accord (EUROPE 12970/16). Deux jours plus tard, la Commission européenne lançait trois nouvelles procédures d’infraction contre le Royaume-Uni (EUROPE 12972/3). Le 21 juin, les ministres des Affaires européennes condamnaient le projet de loi et exprimaient leur solidarité avec l’Irlande du Nord (EUROPE 12976/13). Les eurodéputés allèrent dans le même sens le 6 juillet, soulignant la gravité de la situation (EUROPE 12987/5). Le 22 juillet, la Commission lança quatre nouvelles procédures d’infraction alors que, la veille, le projet de loi venait de progresser à la Chambre des Communes (EUROPE 12998/6). Enfin, le 1er septembre, les eurodéputés se sont penchés sur le projet de rapport Kelly, portant sur le futur règlement ‘rétorsions’, exigeant d’être associés aux mesures qui seraient prises (EUROPE 13011/6). Bref, c’est l’escalade.
Comme le Royaume-Uni doit répondre pour le 15 septembre à la Commission dans le cadre des procédures d’infractions précitées, la nouvelle Première ministre ne pourra pas ignorer l’Europe, même si sa rhétorique racoleuse qui l’a fait gagner une élection interne témoigne du contraire. Si elle est sensible au crédit international dont doit jouir son pays, elle n’a d’autre choix que de respecter les accords conclus par le gouvernement précédent, dont elle faisait d’ailleurs partie.
Boris Johnson l’a assurée de son soutien complet. Mais que vaut encore sa parole ? Trois Britanniques sur quatre ne lui font plus confiance. En regardant dans le rétroviseur, l’on se demande comment ce bonimenteur – et menteur à l’occasion – incapable de gérer son équipe (les défections multipliées ont accéléré sa chute) a pu atteindre le sommet du pouvoir. Le parti conservateur l’a vu en sauveur, car il dégageait une force, celle de réaliser, enfin, un vrai Brexit. Il y a réussi, c’est indéniable, mais qu’a-t-il réussi d’autre ? Dans son message public ultime, il s’est comparé à Cincinnatus, retourné à ses terres après avoir exercé la dictature, puis rappelé bien plus tard pour ‘sauver’ Rome. En lisant la vie de Cincinnatus, l’on se dit que comparaison n’est pas raison, et même que la comparaison est énorme.
Renaud Denuit