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Bulletin Quotidien Europe N° 12632
ACCORD UE/RU / Royaume-uni

Après l'accord avec l'UE, Londres reprend « une souveraineté très théorique », estime Denis MacShane

Denis MacShane a été ministre des Affaires européennes sous le gouvernement travailliste de Tony Blair. Auteur de plusieurs livres, il intervient régulièrement dans les médias pour commenter l’actualité, de son pays notamment. Né en Écosse, il vient également de recevoir le passeport irlandais, grâce aux origines de sa grand-mère, afin de conserver ses liens avec l'UE. (Propos recueillis par Solenn Paulic)

Agence Europe - le Royaume-Uni pourrait perdre au moins 4 points de PIB en 15 ans avec sa sortie de l’UE, selon les experts. Le pays est-il vraiment le grand perdant de cette négociation ?

Denis MacShane - Il faut être très clair, cet accord ne fait que des perdants, des deux côtés. Le Brexit n’est bon ni pour le Royaume-Uni ni pour l’UE qui est coupée d’une jambe. Mais il s’agit d’un accord très partiel, qui ne couvre que 20% de l’économie britannique manufacturière et agricole. Aucun service, par exemple, de l’économie dématérialisée n’est inclus à ce stade. On se retrouve avec un accord qui concerne l’économie du 19e siècle !

Et dans ces domaines couverts, l’UE a un excédent commercial vis-à-vis du Royaume-Uni de 100 milliards d’euros et ça va continuer, le Royaume-Uni n’ayant finalement pas beaucoup à vendre à l’UE. La plupart des économistes et les statistiques officielles du gouvernement parlent d’une perte de 4 à 8 points de PIB, le pays devant aussi faire face à la pandémie de Covid-19 qui crée une situation de 'Brovid'. Sur le Brexit, on lit déjà des articles sur les montagnes de paperasse pour les entreprises. On sait aussi que 6 milliards de transactions financières ont été relocalisées dans l’UE depuis la City.

Les produits audiovisuels réalisés à Londres ne peuvent plus non plus être exportés comme avant vers l’UE et il y a aussi la TVA à payer sur ce qu’on exporte. Pour les services, des accords pourront être négociés avec l’UE, mais il faudra avoir une autorisation du pays membre, se plier à ses règles.

C’est l’accumulation de toutes ces choses qui conduit à cette estimation de perte de PIB.

Boris Johnson a promis la réussite du Global Britain. L’économie britannique ne peut-elle pas compenser ses pertes avec ses échanges avec d’autres partenaires ?

Aujourd’hui, je ne vois pas quelle autre source de gain économique pourrait exister, mais ça reste à voir. Le pays aura une soixantaine d’accords internationaux, mais la plupart seront un copier-coller des accords que l’UE a déjà négociés et n’ouvrent pas de nouveaux accès au marché pour l’économie britannique.

Quant à aller travailler et étudier plus facilement aux États-Unis, en Australie... ces pays ont aussi des règles très strictes pour venir travailler chez eux. Le Royaume-Uni ne pourra pas non plus tout déréguler, car cela aura pour prix l’accord avec l’UE. Supprimer le salaire minimum, la protection des travailleurs, supprimer les congés payés ? Ils ne le feront pas, car ça ferait sauter l’accord avec l’UE.

On est donc dans une reprise de souveraineté très théorique. Les conservateurs britanniques ont voulu reproduire l’époque de Margaret Thatcher qui avait dynamisé l’économie d’une certaine manière. Ils croient que le Brexit dynamisera de la même manière l’économie britannique. Nous verrons bien.

Je ne pense pas que le Royaume-Uni sera l’homme malade de l’Europe, mais il pourrait être celui qui a toujours une petite grippe.

Peut-on déjà prédire la nature des relations futures entre Londres et l’UE ?

C’est un débat sans intérêt, car en réalité personne ne le sait, mais je pense qu’on aura quelque chose de similaire à la relation avec la Suisse.

En septembre 2020, l'UDC, le parti populiste, a été battu lors d'un référendum sur la liberté de circulation. Mais la défaite n'a pas résolu le problème dans les relations entre la Suisse et l'UE, car les Suisses ne veulent pas recevoir d'ordres d'une quelconque puissance extérieure, y compris de la Cour de justice de l'Union européenne.

Bientôt, le Royaume-Uni, comme la Suisse, devra ouvrir des négociations couvrant les 80% restants de l'économie représentés par la City, les avocats internationaux, les consultants, le commerce électronique, les universités et tous les artistes créateurs. Ces négociations se poursuivront pendant des années, comme cela s'est passé entre Berne et Bruxelles. 

Et on peut s’attendre à ce que tous les obsédés du Brexit sautent sur chaque occasion pour dire que ces nouvelles discussions sont une porte ouverte pour l’UE. Boris Johnson et Keir Starmer (qui dirige le Labour) devraient jeter un coup d'œil sur la Suisse, car le Brexit, loin d’avoir eu lieu, ne fait que commencer.

L’UE sort-elle durablement plus forte du Brexit ?

Le Brexit a servi à unifier un peu plus l’UE et à faire reculer l’agitation anti-UE. Je ne dis pas que le populisme anti-UE a disparu, mais l’échec relatif du Brexit a fait que les Européens ont compris qu’il vaut mieux travailler ensemble que revenir à une Europe des nations.

Même Marine Le Pen a abandonné son insistance à quitter l’euro. Et les électeurs ont vu, eux, quel désordre le Brexit a créé au Royaume-Uni. 

Mais, bien sûr, cela n’efface pas les divisions entre les États membres. Le travail de relance connaîtra des problèmes et le leadership européen, à côté du leadership britannique, n’est pas non plus impressionnant. Et que va-t-il se passer après le départ d’Angela Merkel ? L’Europe ne va pas aussi bien qu’elle le pense.

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