Beaucoup de promesses ambitieuses, trop peu d’annonces concrètes : la stratégie de la Commission européenne pour une « mobilité durable et intelligente », présentée mercredi 9 décembre par la commissaire européenne aux Transports, Adina Vălean, et le commissaire chargé du Pacte vert européen, Frans Timmermans, a reçu un accueil mitigé.
Cette feuille de route, bâtie sur dix domaines d’actions et 82 initiatives, entend principalement donner au secteur européen des transports les moyens de répondre à l’objectif d’une UE neutre en carbone à l’horizon 2050. Le document présenté ce mercredi n’a, en ce sens, pas fait l’objet de changements substantiels par rapport à l’avant-projet détaillé dans nos colonnes quelques jours avant sa présentation (EUROPE 12616/12).
Les grands objectifs de la Commission, présentés dans l’introduction du document, ont toutefois été quelque peu étoffés et précisés à nouveau.
L'institution a introduit, à l’horizon 2030, l’objectif de la neutralité carbone pour tous les déplacements collectifs programmés de moins de 500 km au sein de l'UE. Elle compte également sur une mobilité automatisée déployée à grande échelle et sur la mise sur le marché des navires à émissions zéro. Pour les avions gros porteurs, en revanche, cet objectif reste fixé à 2035.
Enfin, d'ici à 2050, la Commission estime que presque toutes les voitures, camionnettes, bus et nouveaux véhicules utilitaires lourds devront être propres. Elle entend toujours voir le trafic de fret ferroviaire doubler et le trafic ferroviaire à grande vitesse tripler.
Le secteur précise ses attentes
Nombre d’organisations professionnelles européennes du secteur ont salué la présentation de cette stratégie et assuré la Commission de leur intention de contribuer au verdissement du secteur, non sans conditions cependant.
Rail. Dans une déclaration commune, la Communauté des entreprises européennes de chemins de fer et d'infrastructures (CER), l'Association des gestionnaires européens d'infrastructures ferroviaires (EIM) et l'Association de l'industrie européenne des fournitures ferroviaires (UNIFE) se sont ainsi félicitées de la place de choix accordée au rail.
Elles insistent toutefois sur la nécessité, pour honorer les objectifs fixés, de mettre en œuvre un cadre favorisant la mobilité intelligente, d'internaliser l'essentiel des coûts externes et d’achever le RTE-T – une initiative pour l’heure assez mal engagée (EUROPE 12472/15, 12507/18).
Navigation intérieure. La Fédération européenne des ports intérieurs (FEPI) s’est elle aussi félicitée de la stratégie, qui fait le pari d’une augmentation du transport par voie fluviale et maritime à courte distance de 25% d'ici à 2030 et de 50% d'ici à 2050.
La FEPI compte en particulier sur la mise en œuvre des mesures promises relatives au déploiement des infrastructures de ravitaillement en carburants propres. « Car les ports intérieurs ne pourront pas entreprendre seuls ces développements essentiels », souligne-t-elle.
Route. Beaucoup moins satisfaite de cette stratégie, l'Union internationale des transports routiers (IRU) a, pour sa part, regretté que la stratégie repose sur une approche « du réservoir à la roue » – mesurant simplement les émissions émises par les véhicules en circulation – et non sur une approche « du puits à la roue ».
Cela « ne fera que déplacer les émissions de CO2 d'un autocar vert à très faibles émissions vers un train électrique fonctionnant au charbon, lorsque la source d'énergie est prise en compte », estime l’organisation, qui redoute notamment la « destruction » du secteur du transport par autocar.
Aviation. Constructeurs, compagnies aériennes, aéroports et prestataires de services de navigation aérienne, ont, quant à eux, uni leurs voix pour préciser que la diminution des ressources du secteur dues à la pandémie de Covid-19 constituait « un obstacle majeur à la réalisation des objectifs requis ».
Le secteur se dit donc prêt à œuvrer à une relance durable, à condition seulement que la Commission souscrive à sa récente proposition de pacte européen (EUROPE 12603/20).
Trop peu concrète et trop peu verte ?
Cette stratégie « se traduit par une série de dizaines d’annonces extrêmement diverses et larges, ce qui pose la question de la réelle possibilité de mettre en œuvre les objectifs évoqués », a résumé pour sa part la présidente de la commission des Transports du Parlement européen, Karima Delli (Verts/ALE, française).
Interrogé en conférence de presse sur la capacité de la Commission à tenir le cap, M. Timmermans s’est voulu rassurant. « Sommes-nous réalistes ? Oui, je le crois. Parce qu’on voit clairement une prise de conscience à tous les niveaux : politique, industriel, au niveau des entreprises de transport ».
Regrettant par ailleurs le manque d’objectifs contraignants et chiffrés, Mme Delli a égrené, dans une déclaration, un certain nombre d’exemples d'« objectifs clairs et non équivoques » qu’elle aurait souhaité trouver dans le texte : la fin des voitures thermiques en Europe, la mise en place d’une taxe kérosène ou encore des financements pour les trains de nuit.
L’absence de propositions concrètes concernant les travailleurs du secteur a également été pointée du doigt. Interrogée à plusieurs reprises par la presse sur les initiatives législatives prévues concernant les travailleurs, la commissaire aux Transports a botté en touche, affirmant que son cabinet travaillait sur le sujet.
Enfin, plusieurs organisations environnementales ont remis en cause la capacité de cette stratégie à agir en faveur du climat.
« La stratégie ne propose aucun changement de cap », a assuré Greenpeace, regrettant que la Commission se soit engagée à stimuler le rail et la mobilité durable sans fixer d’objectif de réduction des transports aériens ni du nombre de voitures particulières.
Transports et Environnement (T&E) pour sa part, a regretté que cette stratégie soit sous-tendue par une dépendance aux carburants de substitution provenant essentiellement des biocarburants et pour une petite partie seulement des carburants basés sur l'hydrogène, comme l'ammoniac ou l'e-kérosène.
Elle a par ailleurs déploré que la Commission continue d'esquiver « la grande question » : quand l'Europe va-t-elle mettre fin aux ventes de véhicules à moteur polluants ?
Consulter la stratégie : https://bit.ly/39XOsJs et les 82 mesures : https://bit.ly/3lZJG0k (Agathe Cherki)