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Bulletin Quotidien Europe N° 11984
Sommaire Publication complète Par article 38 / 38
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 1214

***    TIMOTHY SNYDER : La reconstruction des nations. Pologne, Ukraine, Lituanie, Bélarus, 1569-1999. Editions Gallimard (5 rue Gaston-Gallimard, F-75328 Paris cedex 07. Tél. : (33-1) 49544200 – fax : 45449403 – Courriel : catalogue@gallimard.fr – Internet : http://www.gallimard.fr ). Collection « Bibliothèque des histoires ». 2017, 509 p., 35 €. ISBN 978-2-07-014852-3.

Quand les nations surgissent-elles ? Qu’est-ce qui conduit aux épurations ethniques ? Comment les Etats peuvent-ils se réconcilier ? Telles sont les trois questions par lesquelles l’historien américain Timothy Snyder ouvre son introduction à cet ouvrage publié à l’origine (2003) en anglais qui le voit magistralement retracer, sur une durée de plus de quatre siècles, la construction et la reconstruction de l’idée de nation dans l’Europe du Nord-Est. Pour qui veut comprendre d’où vient la Pologne ou ce qui explique les positionnements de l’Ukraine ou du Bélarus, sa lecture est quasiment un passage obligé.

Professeur à l’université Yale, l’auteur retrace « l’histoire d’un passage à la notion moderne de nation » en prenant comme point de départ la fondation, en 1569, du plus grand Etat des débuts de l’Europe moderne, à savoir la République polono-lituanienne, aussi appelée entre autres République des Deux Nations, Union de Lublin et Pologne-Lituanie. Couvrant les territoires polonais, bélarusse, ukrainien et balte actuels, cette entité correspondant, explique-t-il, à une vision de la nation ouverte, fondée sur la citoyenneté et tolérante envers les langues et les religions. Cette Res publica acceptait en outre les diverses allégeances politiques en vigueur sur ces territoires. Au XVIIIème siècle, des empires rivaux démembrèrent toutefois cette République, des patriotes entrant alors en scène pour « redistribuer la nation dans les peuples et la nationalité dans les langues qu’ils parlaient ». L’historien américain voit dans la révolution polonaise de 1863 l’émergence du nationalisme moderne, celui-ci étant fondé sur la nation ethnique, linguistique et religieuse. C’est de ce creuset que sont sortis, au tournant des deux Guerres mondiales, les Etats indépendants et républiques soviétiques, les déportations, génocides et nettoyages ethniques dont a été porteuse la Seconde Guerre mondiale achevant d’imposer le nationalisme moderne en détruisant les régions historiques et vidant les villes multiculturelles.

Les nettoyages ethniques – en particulier ceux que Polonais et Ukrainiens ont subis « pendant les quatre années d’occupation nazie et soviétique avant de se les infliger mutuellement » – ont-ils été engendrés par le nationalisme ou, au contraire, ont-ils nationalisé les peuples concernés ? L’aspiration « à des idées de nation modernes » dont ils ont témoigné pouvait-elle trouver une issue pacifique ? Telle sont quelques-unes des questions centrales posées par la période entre 1940 et 1990, l’auteur observant que les révolutions de 1989 se trouvaient confrontées, dans les quatre pays, à toutes les sources imaginables de conflit national, à savoir « désintégration impériale, frontières sans légitimité historique, minorités contestataires, réclamations revanchistes, élites effrayées, nouvelles politiques démocratiques, mémoires des nettoyages ethniques, mythes nationaux d’un conflit sans fin... » Or, Timothy Snyder montre que sur ce terreau potentiellement explosif en permanence, « une politique orientale polonaise consciente de l’idée de nation moderne a façonné un ordre géopolitique stable ». Là où la paix et la prospérité ont prévalu après l’effondrement de l’Union soviétique, ajoute-t-il, « le récit historique d’un ‘retour à l’Europe’ a été placé au centre de la scène ». De la sorte, les Polonais et les autres Européens de l’Est ont montré que ce qu’ils entendaient par « retour à l’Europe » après 1989 n’était pas un retour au passé, « mais une avancée en direction des réalisations de l’Europe occidentale d’après-guerre ». En quelque sorte, par leur adhésion à l’Union, la Pologne et la Lituanie ont remis en commun leur souveraineté, ce qu’elles avaient fait en 1569 avec l’Union de Lublin. Ce qu’elles avaient fait, mais avec d’autres qui restent, désormais, de l’autre côté de la frontière. L’histoire ainsi revisitée – ou découverte – est fascinante. Mais que pense l’historien des dernières évolutions en Pologne et chez certains de ses voisins ?

Pierre Bouvier

***    Politique. Revue belge d’analyse et de débat. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél. : (32-2) 5386996 – Courriel : info@politique.eu.org – Internet : http://www.revuepolitique.org ). Mars 2018, n° 103, 132 p., 12 €. Abonnement : 45 € (40 € pour PDF, 50 € pour les deux versions).

Ce numéro d’une revue progressiste de Belgique francophone de grande qualité contient un dossier qui fait très utilement le point sur les actuels tourments et perspectives de la social-démocratie, son titre étant explicite : « la chute finale ? ». Il s’ouvre sur un état des lieux à l’échelle du continent établi dans un entretien avec le chercheur Fabien Escalona (Université de Grenoble) qui explique notamment pourquoi « l’âge d’or de la social-démocratie est derrière elle », ceci étant notamment imputable aux conséquences de la mutation du discours néolibéral auquel elle a trop sacrifié : « (...) la social-démocratie est une victime collatérale de la fin du modèle de ‘progrès pacifié’ des sociétés occidentales après la Seconde Guerre mondiale. Ce modèle a été artificiellement prolongé après les années 1970 par des artifices financiers, mais l’épuisement de ces artifices est la grande affaire des années 2010 ». Il discerne notamment cette mutation du discours néolibéral dans l’ouverture économique que manifeste désormais l’Allemagne où « la CDU (conservateurs) et FDP (libéraux) défendent une nouvelle forme de nationalisme économique associant les recettes ordolibérales à un discours de repli national et de rejet des mécanismes internationaux de coopération et de soutien ». Que la social-démocratie vive la fin d’une époque et voie son avenir devenir imprévisible se révèle évidence à la lecture d’une analyse fouillée consacrée à la gauche italienne et à celle qui voit le politologue et sociologue français Laurent Chambon juger que « les travaillistes néerlandais ont creusé leur propre tombe en suivant avec zèle les recettes de Tony Blair ». Les huit autres contributions portent, elles, sur la gauche en Belgique et ne sont pas vraiment de nature à inciter celle-ci à voir davantage la vie en rose... A noter également, dans ce numéro, l’ouverture d’un débat au sujet du revenu de base ou allocation universelle appelé à se poursuivre au cours des trimestres à venir.

(MT)

***    ILIAS THERMOS : L'Europe entre Moyen Age et rupture. Editions Sideris (116 rue Solonos, GR-10681 Athènes. Tél. : (30-210) 3833434 – fax : 3832294 – Courriel : contact@isideris.gr). 2017, 228 p., 18 €. ISBN 978-960-08-0740-0. 

Le Pr. Ilias Thermos, président du Département d’études économiques et politiques internationales et européennes de l’Université de Macédoine, note ceci à l’entame de son livre : « La crise en Europe est présente depuis que les dirigeants de l'Union européenne ont ignoré et continuent d’ignorer de manière persistante les dilemmes cruciaux de l'histoire et de la culture de l'Europe. La stratégie choisie pour construire l'Union divise la réalité historique européenne en séparant le continent en Europe occidentale et orientale, sans la Russie et avec l'ambition de saper l'intégration nationale de celle-ci et sa sécurité intemporelle ». Pour l’auteur, le projet européen a été construit tel un bâtiment économique, ses architectes n'ayant pas été en mesure d'équilibrer le nord industriel avec le sud de la Méditerranée. Ce déséquilibre entre les excédents du Nord et les déficits du Sud a divisé l'Union, tandis que l'intégration politique était retardée. Il en résulte qu'il n'existe à l’heure actuelle aucun système politique global et équilibré assurant la répartition du pouvoir, la stabilité et la justice sociale, avec le citoyen comme souverain principal. En quelque sorte, explique-t-il, Aristote et la culture gréco-romaine ne sont pas utilisés pour construire un système politique paneuropéen centré sur la démocratie et les droits des citoyens. Tout au contraire, l’actuelle mise à mal de la classe moyenne du fait de la concurrence des marchés financiers a ruiné l'équilibre du système social aristotélicien, tandis que les « hallucinations hégémoniques » de l'Allemagne sapent non seulement l'avenir de l'intégration européenne, mais le sien propre aussi. Le Brexit, la restauration de la question orientale avec la Turquie, l'axe franco-allemand déséquilibré et l'ambiguïté des Etats-Unis face à la réalité européenne sont autant de facteurs qui entraînent de l'insécurité et suscitent le pessimisme. L’essor économique rapide de la Chine et de l'Inde effraie également l'Europe, craignant de ne plus être qu’une région d'investissements...

(AKa)

***    IRINI AGAPIDAKI : 100+1 histoires de la crise. Editions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél. : (30-231) 0256146 – fax : 2310256148 – Internet : http://www.epikentro.gr ). 2017, 272 p., 9 €. ISBN : 978-960-458788-9.

L'économie, la politique, la société, la culture sont, tout comme l'environnement, au centre des préoccupations, mais l’essentiel, ce sont les gens, leurs besoins, ceux de leur corps, bien sûr, mais surtout ceux de leur âme. Telle est la caractéristique clé du regard que porte l’auteur, son coup d'œil étant à la fois très moderne et traditionnellement classique en ce qu’il place la personnalité humaine toujours au centre de la réflexion et accepte comme concept central la responsabilité. La leçon la plus utile qu’Irène Agapidaki entend ainsi administrer, c’est que nous pouvons toujours – et que nous devons par conséquent – saisir notre chance entre nos mains. Tous, sans exception. Cet enseignement vaut, selon elle, pour la Grèce en cette période de crise. Docteur en psychologie, Irène Agapidaki fait partie des personnes qui se sont fait connaître à travers leurs messages sur Facebook. Elle estime donc que Facebook est devenu la véritable Agora. Toutefois, désormais, sa voix a commencé à porter au-delà des réseaux sociaux, à travers des articles dans des blogs ou des journaux. Ce livre reprend des textes divers qui la voient adresser des critiques sévères aux dirigeants politiques, délivrer des commentaires pratiques sur des aspects de la réalité inacceptable que vivent beaucoup de citoyens en Grèce aujourd'hui. Ces petites tranches de vie font l’objet d’analyses à la fois fraîches et raffinées de la politique actuelle, l’auteure décryptant la dimension psychologique du comportement politique, des politiciens et des citoyens, le tout s’accompagnant d’une touche de dérision intelligente pour ce qui a pu être dit par l'un ou l'autre acteur politique.

(AKa)

***   Dokumente / Documents. Zeitschrift für den deutsch-französischen Dialog / Revue du dialogue franco-allemand. Verlag Dokumente (1 j Birker Strasse, D-53797 Lohmar. Tél. : (49-2246) 9499220 – fax : 9499222 – Courriel : aboservice@dokumente-documents.info – Internet : http://www.dokumente-documents.info ). 2017, n° 4, 7 €. Abonnement : 18,90 €.

La revue bilingue lancée au sortir de la Seconde Guerre mondiale par le jésuite Jean du Riveau afin qu’Allemands et Français apprennent à mieux se connaître et à dialoguer en vue de nouer un partenariat utile pour les uns comme pour les autres contient, dans ce numéro, un riche dossier consacré aux « questions d’identité ». Le rédacteur en chef Gérard Foussier explique qu’il a été pensé afin d’amener les lecteurs à ne pas mettre dans le même sac « le chauvinisme, le patriotisme et le populisme », les auteurs invitant également à réfléchir sur culture et civilisation. A titre d’exemple, Thomas Jansen, qui fut secrétaire général du Parti populaire européen à une époque où celui-ci était bien plus chrétien-démocrate que conservateur, observe que l’Union européenne, ses politiques et ses acquis sont l’expression de l’identité des Etats membres et, à travers eux, des citoyens, ce qui ne veut pas dire, estime-t-il, qu’il existe une identité européenne. Cet avis, à l’évidence, mériterait d’être vérifié en demandant aux citoyens eux-mêmes ce qu’ils en pensent. Le numéro contient aussi plusieurs contributions consacrées au vent de fraîcheur que fait souffler le président Macron sur l’Union européenne et sur la manière dont l’Allemagne y réagit.

(MT)

 

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