- Oyez, oyez, bons et braves gens, dormez en paix : tout va pour le mieux dans la meilleure des Europes !»
Voilà ce qui serait clamé dans les bourgs et bourgades de l’Union européenne si les crieurs publics étaient restés parmi nous. Un de leurs lointains successeurs, Donald Tusk, ne propage rien d’autre, mais en y apportant désormais une petite précision
- Tout va pour le mieux dans la meilleure des Europes intergouvernementales !
Tel est le message fondamental qui a été lancé par le président stable du Conseil européen à l’issue du sommet de la semaine dernière (EUROPE 11888) : tout va pour le mieux et les chefs d’État ou de gouvernement des pays de l’Union se mobilisent pour que demain, à défaut de pain, les citoyens d’Europe puissent continuer à manger de la brioche.
Pour le deuxième président stable du Conseil européen, les chefs d’État ou de gouvernement ont la « légitimité » pour s’imposer comme les indispensables et salvateurs ‘patrons’ de l’Union européenne. Une question d’emblée s’impose : ne le sont-ils pas déjà, et depuis bien trop longtemps ? N’est-ce pas les plus puissants d’entre eux qui, réunis sous l’inélégant surnom « Merkozy », ont ‘dicté’ la marche à suivre et les solutions à adopter face aux conséquences de la crise économico-financière née en 2008 de l’autre côté de l’Atlantique ? Qui oserait prétendre, la main sur le cœur, que le traitement médical imposé à la Grèce et aux autres ‘cigales’ défaillantes n’a pas été largement choisi et validé dans les chancelleries du nord ? Est-il vrai, dès lors, que la chancelière allemande a, selon une source diplomatique, pu se laisser aller à lancer : « Il est temps que nous reprenions les choses en main » ? Quand donc avaient-ils lâché prise – et sans doute eux aussi « à l’insu de leur plein gré », se souviendront les férus de cyclisme ?
Il est difficile de ne pas voir avec Pierre Defraigne que ce sont les ‘grands chefs’ qui sanctuarisent l’Union européenne bancale et incomplète, laquelle incite de plus en plus de citoyens d’Europe à la conduire à l’échafaud. Selon cet ancien haut fonctionnaire de la Commission européenne, qui aujourd’hui préside le Centre Madariaga – Collège d’Europe, l’Union est désormais une fabrique à inégalités « qui fait diverger les économies des États, mais surtout divise insidieusement nos sociétés » ; elle permet que « le ratio [des traitements: NDLR] entre le CEO et le travailleur moyen, qui était de 1 à 20 au lendemain de la guerre aux États-Unis, atteint parfois de 1 à 300 ou à 500 » de nos jours sur notre portion de continent. C’est elle aussi qui tolère qu’Amazon paie « au Luxembourg le quart de l’impôt d’une PME locale », pour ne pas parler de Google en Irlande...
Pour l’économiste à la parole libérée qu’est Pierre Defraigne, « l’effet cumulé des politiques de compétitivité salariale, d’austérité budgétaire, de concurrence fiscale et de dumping social intraeuropéen, toutes les quatre de la responsabilité de l’UE, renforce les inégalités en Europe », ce qui a pour effet évident de propager « une onde de choc inégalitaire mortelle pour la démocratie et pour l’unité européenne » (La Libre Belgique, 18 octobre). Est-ce sur ces réalités-là, qui voient leur responsabilité hautement engagée, que les chefs d’État ou de gouvernement veulent reprendre la main à travers l’Agenda des leaders concocté par Donald Tusk ? Il est loisible de l’espérer, mais...
Peu importe, vous rétorquera le deuxième – il serait bon de pouvoir écrire ‘le second’ – président stable du Conseil européen, les ‘grands chefs’ nationaux sont les seuls à disposer d’une légitimité maximale, tous ayant été « élus démocratiquement dans leur pays ».
Sornettes ! Supercherie ! L’immense majorité des chefs d’État ou de gouvernement n’ont absolument aucune légitimité politique sur le plan européen ! Tous ont été élus sur la base de programmes électoraux n’ayant réservé, au mieux, qu’une portion congrue à l’Europe et à son devenir. Et à l’amorce des négociations qu’il lui faudra mener pour former un nouveau gouvernement, Mme Merkel sait mieux que personne qu’il lui faudra sans doute accommoder – en bien, mais sans doute en pire – la recette qu’elle et son parti avaient imaginé pour l’Europe. Tel est le cas aussi du Premier ministre belge, Charles Michel, qui, libéral francophone et pro-européen incontestable, doit composer au sein de la coalition majoritaire nationale avec un parti nationaliste flamand aux antipodes du soutien que les citoyens des deux langues accordaient traditionnellement au projet européen.
En réalité, la légitimité européenne des ‘grands chefs’ nationaux est aujourd’hui circonscrite à deux camps profondément antagonistes. D’un côté, vous avez le président Macron qui, à l’évidence, a été porté au pouvoir en brandissant haut l’étendard européen – ce doit être pour cette raison que M. Mélenchon a honteusement choisi l’abstention au second tour... – face au côté obscur de la force nationaliste qu’incarnait Marine Le Pen. Nul doute qu’Emmanuel Macron dispose aujourd’hui d’une légitimité européenne réelle.
En face, mais bénéficiant d’une légitimité européenne tout aussi évidente, on trouve tous ceux qui sont arrivés au pouvoir en clamant leur aversion pour la construction européenne et qui promettent, au mieux, de la replacer sous le boisseau des souverainetés nationales sacrées et intangibles. Viktor Orbán, Beata Szydło et Jaroslaw Kaczynski, Andrej Babis avec les 30% qu’il vient de recueillir en République tchèque, et la tentation extrémiste à laquelle semble devoir succomber le jeune conservateur autrichien Sebastian Kurz peuvent à bon droit se revendiquer d’une légitimité européenne, puisque leur peuple les a chargés de remettre de l’ordre dans cette Europe qui leur déplaît, notamment parce qu’elle serait beaucoup trop ouverte aux réfugiés et aux migrants. Est-ce à eux pourtant, à la légitimité ‘européenne’ dont ils sont investis, qu’il faut s’en remettre pour dessiner l’avenir de l’Union ? Poser la question, c’est y répondre – et c’est, en même temps, dégonfler la baudruche intellectuelle voulant que l’Union reste une envers et contre tout.
En réalité, M. Tusk s’est fait le porte-parole d’une vision surannée de la construction européenne, celle où les États restaient, même affaiblis, l’alpha et l’oméga sur la scène des rapports internationaux et européens. Ce temps-là est révolu, car les États n’ont plus les moyens de répondre aux besoins et aspirations de leurs citoyens. « Si dans un monde qui se globalise tellement vite, la souveraineté nationale ne donne pas assez de pouvoir à un État pour agir au bénéfice de ses citoyens, il faut l’organiser à une autre échelle. Seule l’Europe unie peut influencer la direction de la mondialisation », a très justement observé le vice-président Frans Timmermans (La Libre Belgique, 14/15 octobre).
Tel est bel et bien l’enjeu des prochains mois.
Les dépositaires de la légitimité européenne négative montrent à M. Tusk que son rôle de majordome des princes nationaux qui dirigeaient l’Europe est arrivé à son terme. C’est aux éclaireurs européens que sont Emmanuel Macron et Jean-Claude Juncker que les citoyens européens doivent d’urgence prêter l’oreille. C’est à eux ensuite, regroupés dans une société civile composant l’amorce d’un peuple européen, qu’il incombera de prendre alors démocratiquement la place abusivement confisquée par vingt-huit princes nationaux...
Michel Theys