La démocratie est décidément une proie si convoitée par les temps qui courent que les politiques se la déchirent sans retenue ni pudeur. Ainsi, en Autriche, le député Vert Alex Korun n’a sans doute pas eu tort de voir dans l’élection à la présidence du candidat écologiste Alexander Van der Bellen la « victoire de la société civile autrichienne », mobilisée à la dernière heure pour empêcher la consécration d’un extrémiste de droite. Mais quelques heures plus tard, le populiste patron du ‘Mouvement 5 étoiles’, Beppe Grillo, accueillait le ‘non’ à la réforme des institutions italiennes proposée par Matteo Renzi par cette formule : « C’est la démocratie qui a gagné ! » Qui dit vrai ? En réalité, l’un comme l’autre : le « chacun sa vérité » de Luigi Pirandello trouve ici sa parfaite application. Le tout est désormais de se demander – en Autriche et en Italie, mais aussi partout en Europe – de quelle démocratie il s’agit.
Lors du dernier rassemblement du Parti socialiste européen organisé à Prague au début décembre, Jeremy Corbyn a attaqué bille en tête la droite populiste qui, si elle identifie correctement les problèmes que suscite notre époque d’insécurité croissante et de déclin du niveau de vie, veut y répondre en renvoyant à des « impasses toxiques » du passé : « Ce sont des parasites politiques qui se nourrissent des préoccupations des gens et de conditions qui s’aggravent, blâmant les plus vulnérables pour les maux de la société au lieu d’offrir un moyen de reprendre aux élites qui servent leur propre intérêt le contrôle réel de nos vies », s’est emporté le dirigeant du parti travailliste (The Guardian, 3 décembre). Sur le fond, il n’a sans doute pas tort, même si l’ambiguïté qu’il impose au Labour pour les suites à donner au ‘Brexit’ amenuise très sérieusement la portée de la leçon qu’il a voulu ainsi donner – et l’oubli de mentionner que le populisme de gauche porteur de protectionnisme ne vaut guère mieux et ne sert pas plus sa crédibilité, ni celle du parti qu’il dirige. Pourtant, il a pleinement raison sur un point : « La force du populisme est d’entendre la colère et le malaise qui affectent, non seulement les déclassés ou les laissés pour compte de la mondialisation, mais aussi tous ceux qui se sentent dépassés par les évolutions récentes », confirme le philosophe belge Vincent de Coorebyter (Le Soir, 1er décembre). En clair, estime ce professeur à l’Université libre de Bruxelles : le populisme « est en avance sur d’autres courants politiques » par sa « capacité d’écoute », quand bien même il se révèle incapable de faire « le tri entre les différents motifs d’inquiétude ou d’indignation » qui s’expriment, lui qui se contente de « se nourrir de tous les ressentiments possibles » afin de tenir des harangues qui le font monter dans les sondages et les urnes même s’il ne propose que des solutions passéistes illusoires.
Pendant ce temps, où en sont les « autres courants politiques » actifs dans les États membres ? Pour l’essentiel, dans le déni ! Ils n’entonnent pas le ‘tout va très bien Madame la Marquise’, mais c’est tout comme. Par exemple, lorsqu’Élodie Lamer rapporte que le président de l’Eurogroupe, interrogé sur l’échec de la réforme constitutionnelle voulue par Matteo Renzi, juge que les réformes institutionnelles sont importantes pour avoir une administration efficace, précisant dans la foulée : « Un système politique qui fonctionne est crucial, si on veut moderniser l’Europe, mais ce n’est pas un sujet qui intéresse uniquement l’Italie » (EUROPE 11682). Quelles réformes institutionnelles Jeroen Dijsselbloem prépare-t-il pour les Pays-Bas, cet État membre ou le Parti de la liberté cher au nationaliste et populiste Geert Wilders est crédité de quelque 30% des intentions de vote pour les législatives de l’année à venir ? Quelles réformes ce ‘père la rigueur’ de la zone euro suggère-t-il à l’Allemagne du Dr. Schäuble de mettre en œuvre afin de desserrer le garrot de l’austérité qui, un peu partout, plonge des franges sans cesse plus larges des peuples européens dans l’anémie et donne des couleurs aux forces politiques extrémistes ? Surtout, Jeroen Dijsselbloem et ses pairs, ainsi que les membres du Conseil européen, sont-ils disposés à admettre que, si « un système politique qui fonctionne est crucial, si on veut moderniser l’Europe », il serait peut-être temps - urgentissime même - de se pencher sur le système institutionnel bancal qui, petit à petit mais inexorablement, conduit l’Union européenne à sa perte ?
Bien entendu, il n’en sera pas question car, vous le savez, « les peuples n’en veulent pas ». Tout au contraire, les dirigeants politiques des courants démocratiques traditionnels n’entendent que l’appel au retour à des États pleinement souverains, protégés par les frontières nationales, qui émane des citoyens mécontents et dont les populistes se font les porte-parole univoques. Voilà qui justifie leur appétence pour l’immobilisme. Voilà qui explique également pourquoi grandit, mois après mois, la défiance populaire à l’égard d’une construction européenne confisquée par des capitales sous l’influence des populistes et autres extrémistes. Voilà pourquoi la construction européenne se trouve aujourd’hui en danger de mort.
Dans le petit monde de l’intelligentsia française, Alain Minc n’a pas que des amis ; ses admirateurs sont vraisemblablement à peine plus nombreux que ceux-ci. Pourtant, cet énarque n’a pas, dans son parcours littéraire, écrit que des bêtises. En 1995, dans L’ivresse démocratique, cet essayiste lançait cet avertissement : « L’opinion publique sera au début du XXIème siècle ce que la classe ouvrière a représenté à l’aube du XXème : une réalité, un mythe, une psychose ». Et d’avertir que « la démocratie d’opinion » avait « entamé son règne », son maître étant l’individu, « narcissique, instable, incertain », très peu enclin aux « réflexes de solidarité » car cultivant à l’excès « l’opportunisme, le consumérisme et un sens viscéral de la liberté ». De la sorte, observait-il, « l’opinion est devenue, à sa manière, omniprésente et totalitaire », elle qui, pour reprendre l’intuition de Tocqueville, se révèle être aujourd’hui « une sorte de pression immense de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun ». C’est elle qui s’exprime par la voix des populistes, nationalistes et autres extrémistes qui donnent le ton. C’est elle qui ankylose l’esprit des politiques honorables au point de leur faire prendre des vessies pour des lanternes et de conduire l’Union européenne au bord du précipice. Qu’ils le sachent, ils ne sauveront celle-ci, et ils ne sauveront leur honneur, que s’ils se rendent compte que l’opinion publique ainsi décrite témoigne des pulsions les moins nobles des peuples, du peuple européen. Ils doivent impérativement se ressaisir en prêtant l’oreille aux acteurs de la société civile qui s’activent pour sortir de la crise existentielle par le haut, pour bâtir une Europe plus en phase avec le peuple. Ces derniers sont porteurs d’idées parfois maladroites, iconoclastes même ? Sans doute. Mais elles sont potentiellement porteuses d’espoir, là où celles propagées par les populistes sont de nature réactionnaire et promettent le pire. Les dirigeants européens se doivent d’admettre que M. Minc a raison lorsqu’il observait que les élites qu’ils incarnent, « si elles ne veulent pas devenir de simples boucs émissaires, doivent s’assigner une mission : devenir les irréductibles militants de la raison ». Depuis 1995, les élites sont bel et bien devenues des boucs émissaires, mais il encore temps pour les dirigeants européens de redevenir « les irréductibles militants de la raison », celle qui les amènera à sauver le projet européen ! Michel Theys