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Bulletin Quotidien Europe N° 11559
REPÈRES / (ae) repÈres

Le bon, la brute et… la Bundesbank dans le rôle du truand ? (I)

Partons de deux courtes citations. La première, tirée d'un discours prononcé par Jean Monnet à Washington le 30 avril 1952, est celle-ci: « Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes. » La deuxième est extraite d'un entretien que Jean-Claude Juncker vient d'accorder au journal Le Monde. Dubitatif sur l'utilité pratique de réduire d'urgence la dette grecque, le président de la Commission européenne ajoute aussitôt, comme à mezzo voce, qu'y consentir quand même, « ce serait la reconnaissance de l'effort collectif accompli par les Grecs ». Et de ponctuer son propos par une forme d'acte de contrition: « On leur a beaucoup pris et on leur a peu donné. Il faut au moins leur redonner leur dignité. » Il ne faut pas être grand sémiologue pour mesurer la béance abyssale qui existe entre ces deux déclarations, et l'énormité de la trahison qui a été commise par rapport au fantastique objectif humaniste des origines.

Que s'est-il passé pour que le rêve puisse, pour certains, devenir un cauchemar au quotidien ? Pour qu'il puisse être devenu, pour beaucoup trop de citoyens européens aujourd'hui, un simple leurre auquel on ne se laisse plus prendre - quitte à se laisser bercer par les illusions faussement « rassurantes » des populistes, nationalistes et autres extrémistes de tout poil ? Les causes de la « polycrise » que nous vivons sont sans doute diverses, mais comme l'a expliqué le politologue Bastien Nivet dans la revue scientifique The Conversation, elles se cristallisent toutes, de la crise de la zone euro aux soubresauts de l'espace Schengen, en une seule et même évidence: « Ces fleurons symboliques de la construction européenne sont dysfonctionnels car les États membres n'ont pas tenu compte de toutes leurs conséquences et implications. Ils n'ont pas mis en place les dimensions politiques qui devaient les accompagner. » Est-ce là une analyse académique, « en laboratoire », déconnectée des réalités politiques ? Certains, sans doute, l'affirmeront dans les cercles de pouvoir, arguant que, comme l'avait fort bien dit Gambetta au XIXème siècle, la politique n'est après tout que l'art du possible. D'accord, mais les faits aussi sont têtus, incitant un autre scientifique, prix Nobel d'économie en la personne de Jean Tirole, à enfoncer le clou dans un entretien accordé au quotidien belge Le Soir: « Les personnes qui ont créé le Traité de Maastricht avaient très bien compris que les dettes et les budgets pourraient être source de problèmes en Europe, mais ils n'ont pas créé les institutions pour les résoudre. » Qui dit vrai, qui dit faux ?

A l'évidence, les deux scientifiques ont des alliés, y compris deux personnalités qui ont pratiqué l'art du possible dans leurs fonctions politiques et gouvernementales. Avec des fortunes diverses. Dans un remake du classique de Sergio Leone Le Bon, la Brute et le Truand, le rôle du Bon revient à Jacques Delors. Que dit notamment l'ancien président de la Commission dans le dernier ouvrage où il s'exprime (voir la Bibliothèque européenne n° 1140 du 24 mai) ? Qu'il faut impérativement « refonder » d'urgence l'Union économique et monétaire parce que, comme il l'a « toujours dit, il y avait un vice de construction dès le départ ». Un point donc pour les scientifiques ! Certains seront peut-être tentés de faire valoir que Delors est un has been qui se laisse entraîner par la nostalgie et dont les regrets n'entrent plus en résonance avec les réalités politiques concrètes du temps présent. Ce serait à la fois inélégant et sot. Car si l'on ne bâtit certes pas l'avenir l'oeil fixé sur le rétroviseur, encore faut-il savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va - et, plus encore, où l'on veut aller ! Or, des erreurs commises aux origines de la monnaie unique expliquent sans aucun doute les actuelles turbulences qui fragilisent la zone euro.

Quel était donc le vice de construction congénital ? Les lecteurs de l'Agence Europe, ceux qui ont suivi les Au-delà de l'information de Ferdinando Riccardi savent bien que Delors a toujours regretté que la jambe économique de l'Union économique et monétaire soit moins solide que sa jambe monétaire, incarnée par la Banque centrale européenne. Dans son livre d'entretiens avec notre consoeur Cécile Amar, Jacques Delors se veut plus précis. Son « plus grand regret », explique-t-il en substance, c'est que son rapport qui est l'acte fondateur de la monnaie unique « n'a pas été pris en compte dans sa totalité », et le « livre blanc sur la croissance, la compétitivité et la solidarité » qu'il a présenté au Conseil européen en 1994 avant qu'il ne soit transmis aux ministres des Finances a été expurgé, par exemple de son « idée d'emprunt européen, qui était dans le fond la première manifestation des problèmes que poserait l'Union économique et monétaire ». Lorsque, en 2001, il a été accepté que la Grèce puisse être l'un des pays fondateurs de la zone euro (ce qu'il n'aurait pas admis s'il avait encore eu voix au chapitre), Delors est encore revenu à la charge, alertant le Premier ministre français de l'époque, Lionel Jospin, sur la nécessité d'avoir « un pacte de coordination des politiques économiques à côté des aspects budgétaires et monétaires ». En vain. Pourquoi ? Parce que, lâche-t-il, personne n'a résisté à « la pression des intégristes allemands et hollandais ! » C'est le moment précis où « la Brute » apparaît à l'écran…

Michel Theys

 

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