Tout n'est pas rose en Europe, loin de là. La semaine dernière, cette rubrique a présenté une image positive des élections européennes. Cet optimisme, d'ailleurs modéré, doit être accompagné par la dénonciation et la correction de quelques situations ou comportements difficilement admissibles.
La Méditerranée et le trafic de femmes et enfants. Le premier drame inadmissible est celui des réfugiés en provenance d'Afrique et de Syrie abandonnés dans la Méditerranée. Il est évident que ces femmes et enfants abandonnés en mer doivent être sauvés et aidés. Mais ils sont victimes d'organisations criminelles, qui se font payer en leur promettant asile et travail en Europe et qui ensuite gèrent les traversées. Et les naufrages commencent. Et ils sont organisés et gérés par les mêmes bandes criminelles qui ont pris femmes et enfants en charge au départ du périple, des semaines ou des mois avant !
Ce n'est pas un soupçon, mais une réalité dénoncée officiellement par la justice. Le procureur de la République de Catania (Sicile) a établi, à propos d'un naufrage qui avait entrainé la mort de douze femmes et de plusieurs enfants, un acte d'accusation prouvant que l'accident avait été provoqué volontairement par les conducteurs du bateau. La réalité est que la mise en danger des passagers est provoquée artificiellement pour attirer les secours. L'acte d'accusation dénonce un homicide volontaire multiple. Les témoins ont déclaré qu'une voie d'eau avait été ouverte dans le bateau afin d'en provoquer le renversement pour attirer les secours, pendant que femmes et enfants plongeaient dans la mer. Sans oublier dans ce contexte le caractère purement national du drame de la Syrie: c'est entre Syriens eux-mêmes que la guerre féroce se prolonge, sans souci pour ces femmes et enfants.
Deux navires français… La deuxième anomalie, maintenant clarifiée, concerne la dramatisation et le gonflement de certains désaccords avec la Russie, au lieu de préconiser et de rechercher l'apaisement des divergences et les rapprochements (qui paraissent parfois à portée de main). Cette rubrique a déjà cité plusieurs cas. Je me limite aujourd'hui à préciser l'affaire des deux navires militaires que la France fabrique pour Moscou. Notre publication Europe Diplomatie & Défense a fait le point dans son numéro 698. Je reprends et commente l'essentiel.
En 2011 la France a signé avec la Russie le contrat de vente de deux navires militaires de type Mistral, qui en principe seront prêts en octobre prochain. Mais aux États-Unis certaines forces politiques affirment que ce contrat ne doit pas être respecté. Victoria Nuland, secrétaire d'État adjointe chargée des relations avec l'Europe, a exprimé ses réserves au sujet de cette vente, et elle a annoncé qu'elles seront réaffirmées. Des parlementaires américains ont estimé que le blocage de cette opération représenterait un message clair pour Moscou.
La France hésite, doux euphémisme, face à l'idée de bloquer l'opération qui lui a permis de maintenir en activité ses chantiers STX. Le blocage du contrat l'obligerait à rembourser ce que la Russie a déjà versé, outre les pénalités qu'elle devrait verser. Des mesures compensatoires ont été suggérées: les deux navires pourraient être achetés par l'UE et utilisés pour l'acheminement d'aides alimentaires, ou comme navires-hôpitaux ; suggestions qui de toute évidence ne représentent que des bouche-trous théoriques.
Attitudes américaines étranges. Les réserves américaines au sujet des deux bateaux français ont quelque chose de bizarre, car il est bien connu (cette rubrique en a déjà fait état) que, de leur côté, les États-Unis maintiennent avec la Russie des liens très étroits, dans des domaines bien plus importants et bien plus vastes: tout ce qui relève de la conquête et de la maîtrise de l'espace extra-terrestre est réalisé en commun entre Washington et Moscou (dans quelques cas avec une participation européenne). La position de Mme Nuland à l'égard des deux Mistral reflète l'attitude d'une partie des Américains (ainsi que, pour le moment, de l'OTAN) ; je me demande si la vue d'ensemble du président Obama n'est pas un peu différente.
Du côté européen. On ne doit pas oublier que l'UE n'est pas encore sortie de sa crise budgétaire: le redressement commence à peine. Reprocher à l'Allemagne, ou à d'autres États membres, les liens économiques avec Moscou signifie négliger le fait que la Russie fait partie de l'OMC et que, dans ce cadre, l'UE lui reproche souvent de ne pas ouvrir ses échanges commerciaux avec l'ampleur prescrite.
Conclusion: la coopération UE-Russie n'est ni un objectif ni un espoir: c'est en grande partie une réalité. Aplanir les divergences plutôt que chercher le conflit est une orientation de plus en plus partagée. Il est connu que Mme Merkel et M. Poutine se téléphonent presque tous les jours.
(FR)