Madrid, 28/01/2013 (Agence Europe) - Il y a des incohérences dans la réponse apportée à la crise par l'Union européenne, déclare Bernadette Ségol, secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats (CES), dimanche 27 janvier dans une interview à EUROPE à la veille du 40ème anniversaire de la CES. L'austérité, dont l'impact a été sous-estimé, reste la pièce maîtresse de la stratégie européenne, et les investissements qui pourraient porter l'emploi ont du plomb dans l'aile. Les initiatives lancées ne vont pas assez loin et, à dix jours du Sommet européen consacré au Cadre financier pluriannuel (CFP), Mme Ségol s'inquiète d'une éventuelle suppression d'outils de financement sociaux, comme le fonds 'mondialisation'.
Agence Europe (AE) - Célébrer les 40 ans de la CES en Espagne est-il anodin ?
Bernadette Ségol (BS) - Nous avons choisi l'Espagne car c'est un des pays qui traversent une période de crise très grave, où les mesures d'austérité ont touché très fortement la population et les travailleurs les plus modestes. C'est une manière pour nous de montrer notre solidarité. Pas seulement avec les Espagnols mais avec tous les travailleurs qui souffrent de ces mesures.
(AE) Avec un taux de chômage espagnol plus élevé que prévu et la récente volte-face du FMI, tout le monde semble avoir sous-évalué les conséquences des mesures d'austérité. Cela vous étonne-t-il ?
(BS) Non pas du tout. Nous avons dit depuis longtemps que les conséquences allaient être très graves. La Commission a tout à fait sous-estimé l'impact récessif de ces mesures mais, contrairement au FMI, elle ne fait pas machine arrière. Nous avons toujours dit qu'il fallait faire moins et sur une période plus longue pour revenir à des comptes équilibrés. Je pense que la Commission fait fausse route en s'obstinant. Il est contradictoire d'affirmer, en même temps, vouloir préserver le modèle social européen et continuer à mettre en œuvre cette gouvernance économique.
(AE) L'approche poursuivie pour lutter contre la crise est-elle adéquate et cohérente ?
(BS) Nous voulons dire au commissaire Rehn (chargé de l'euro) qu'il ne peut pas affirmer que la crise est derrière nous, alors que le niveau de chômage n'a jamais été si élevé. Nous sommes choqués quand nous l'entendons dire cela. Nous voulons voir s'il se rend compte de la réalité et comment il pourrait écouter.
(AE) Selon le FMI, la croissance reviendra un peu partout dans le monde en 2013, sauf dans l'Eurozone où le chômage continuera à croître malgré une légère reprise en 2014. Quelles mesures devraient être adoptées aujourd'hui et demain pour créer de l'emploi ?
(BS) La première chose à faire c'est arrêter d'imposer ces mesures d'austérité qui ont une fonction récessive tout à fait claire. Pour créer de l'emploi à l'heure actuelle, la seule solution c'est des investissements à grande échelle pour faire redémarrer l'économie. Pour cela, il faut certainement une volonté politique qui est absente pour le moment. Il faut que la Commission demande aux États de prendre des mesures sur les questions fiscales et sur la taxation des hauts salaires. Pourquoi ne fait-on rien là-dessus ?
(AE) Pensez-vous que la Banque européenne d'investissement (BEI) joue son rôle ?
(BS) Je pense que cela pourrait être amélioré. Le capital de la BEI a été augmenté comme prévu dans le Pacte pour la croissance, mais je ne sais toujours pas quels projets ont été mis en œuvre. Dix milliards de plus dans le capital de la BEI, divisés par tous les besoins qu'il y a en Europe, ça ne va pas peser très lourd. On a pu trouver des centaines de milliards très rapidement pour sauver les banques, pourquoi ne peut-on pas trouver l'argent pour sauver l'emploi ? Les travailleurs ne le comprennent pas.
(AE) La Commission a mis en lumière un clivage lié à la différence entre taux de chômage du sud et du nord de la zone euro. Comment expliquez-vous ce clivage ?
(BS) Je ne suis pas sûre qu'il y ait ce clivage. Ce que fait l'UE, c'est créer au sud une zone de moins-disant social où les règles sont moins fortes et cela créera un appel d'air négatif sur les autres pays.
(AE) Certains États ont-ils des marchés du travail trop rigides qui pénalisent la croissance ?
(BS) C'est une position idéologique. Il est possible que, dans certains cas, il faille négocier un changement. Mais dire que flexibiliser le marché du travail va augmenter des emplois, cela n'a jamais été prouvé. On a montré qu'il y avait un effet 'lune de miel' mais pas un effet de longue durée.
(AE) Le paquet 'Emploi' et les mesures de lutte contre le chômage des jeunes de la Commission européenne ont-ils bien été accueillis par les syndicats ?
(BS) Dans le paquet emploi, il y a des choses intéressantes mais il y a peu de choses qui sont obligatoires et financées. Les bonnes intentions sont bien accueillies mais les mots ça ne suffit pas. Sans investissement et soutien financier, pas de croissance ni d'emploi. Cette question est liée au cadre financier pluriannuel. Peut-on sérieusement dire qu'on va relancer l'emploi si l'on coupe dans les fonds de cohésion sociale qui seraient susceptibles d'aider à cette création d'emploi ? Donc, nous nous battons très fort pour que le CFP ne soit pas réduit et surtout pas les fonds de cohésion.
(AE) Un mécanisme de 'garantie jeune' peut-il être mis en place dans tous les États membres ?
(BS) Nous demandons que ce mécanisme soit obligatoire. Il faut faire tout ce qui est possible pour que ce soit fait parce que les jeunes sont les plus touchés par chômage. Il faut qu'ils puissent voir que l'UE est capable de faire quelque chose pour eux. Il faut envoyer un message positif.
(AE) Que vous inspire la disparition programmée du Fonds d'ajustement à la mondialisation ?
(BS) Il y a toujours une différence entre ce qu'on nous dit et ce qui est fait. Si on n'a plus ce fonds pour essayer d'aider les travailleurs en difficulté lors de restructurations, on ne peut pas prétendre que l'on va le faire, c'est contradictoire. J'espère que ce fonds sera sauvé.
(AE) La CES revendique un 'projet social fort' pour l'UE qui empiéterait sur les compétences aujourd'hui nationales. Les négociations sur le CFP ne montrent-elles pas une résistance pour une UE toujours plus politique, voire fédérale ?
(BS) Bien sûr il y a des résistances. Il n'y a qu'à voir le Premier ministre britannique, M. Cameron, qui veut rapatrier toutes les compétences sociales. Mais nous sommes convaincus que les travailleurs ne veulent pas d'une Europe qui soit uniquement une zone de libre-échange. Il faut un cadre social. Et il faut l'expliquer, dire quels sont les éléments sociaux qui ont été favorables dans les décennies précédentes: la directive 'santé' ou 'sécurité' au travail, ou les négociations sur le temps partiel, le congé parental. Il y a eu des évolutions positives. Perdre cela signifierait, au niveau national, perdre beaucoup.
(AE) En décembre, les Vingt-sept ont opté pour un volet social à intégrer à la feuille de route sur le renforcement de l'UEM. Que devrait y figurer ?
(BS) Nous sommes satisfaits qu'enfin on se rende compte qu'il faut une dimension sociale. Malheureusement, celle-ci semble être prise dans les filets de la gouvernance économique telle qu'elle se passe à l'heure actuelle. La CES est en train de travailler à une réponse structurée et approfondie pour que notre point de vue soit pris en compte avant que la feuille de route ne soit écrite. Je suis confiante que nous serons dans la capacité de faire des propositions, en mars.
(AE) Ce 'projet social fort' devrait-il être élaboré au niveau de l'UE ou pour la zone euro ? Doit-il s'inscrire dans le processus budgétaire du 'Semestre européen' ?
(BS) Notre position est claire. Nous voulons une union sociale pour tous les pays de l'UE. Pourquoi ne pas demander aux États de fixer des objectifs chiffrés d'emploi pour les jeunes et des objectifs sur le dialogue ? Inscrire ces dispositions à l'ordre du jour du 'Semestre européen' serait un moyen très concret de mettre en œuvre l'Europe sociale. (EL avec JK)