Trois aspects des relations extérieures de l'UE, dont cette rubrique s'est occupée récemment, ont connu quelques évolutions qui méritent d'être signalées.
Printemps arabe: évolutions à surveiller. Je me suis exprimé à plusieurs reprises sur l'évolution dans les pays du Printemps arabe, en faveur de l'équilibre entre: a) l'enthousiasme et l'optimisme parfois débordants après la victoire de la liberté et de la démocratie ; b) la déception excessive suite aux succès électoraux des mouvements islamistes ou à la permanence (en Égypte) du pouvoir militaire et de ses excès. L'idée que de l'autre côté de la Méditerranée on ait choisi ce que l'on souhaitait de ce côté-ci n'a rien de rationnel, et les réactions ont été souvent injustes, du genre: « La Tunisie a voté pour échanger une dictature par une autre», ou: « Un certain Islam émigré en Europe prétend y exporter ses mœurs, ses voiles et ses mariages forcés.» Je continue à estimer que l'attitude correcte consiste à accepter et à respecter ce que les pays arabes choisissent, mais en sauvegardant les principes européens et en appliquant la règle de la réciprocité.
Les éléments déterminant l'attitude européenne demeurent inchangés, avec en premier lieu pour l'Égypte : comportement du pouvoir militaire et respect de la liberté religieuse (pour les Coptes par exemple) ; pour la Tunisie : interprétation et application de la loi musulmane, respect de l'égalité femmes/hommes et des règles sur l'immigration clandestine (les dernières nouvelles sur la formation du gouvernement sont positives); enfin pour la Libye : les mêmes sujets que pour la Tunisie, avec la surveillance sur la dispersion d'armes et munitions.
Le comportement de ce côté-ci de la Méditerranée doit logiquement tenir compte de ce qui arrive en face. Je crois que les soucis des peuples du Printemps arabe, des jeunes surtout, se concentreront de plus en plus sur la possibilité d'améliorer leur niveau de vie et d'obtenir un emploi, alors que les questions de principe, maintenant que la liberté est acquise, deviendront moins prioritaires. Mais si par exemple les femmes tunisiennes perdent le degré de liberté déjà acquis et si le président libyen actuel confirme que « toute loi qui violerait la charia est légalement nulle et non avenue », l'UE devra tenir compte de la réalité.
Mais le Printemps arabe n'est pas effacé ; ces pays libres, et d'autres de la même zone, continuent à envoyer surtout des signaux encourageants. L'optimisme reste justifié s'il côtoie la vigilance.
UE/Mercosur: l'art de perdre du temps. Les négociations sur la création d'une zone de libre-échange entre l'UE et le Mercosur ne s'arrêtent pas. Pendant la séance qui s'est déroulée ce mois-ci, des principes généraux ont été définis pour plusieurs aspects (mesures antidumping, règles d'origine, etc.) et à propos des marchés publics l'échange d'informations a été «fructueux» ; mais le chapitre défini comme le plus sensible, l'échange d'offres sur l'accès aux marchés industriels et agricoles respectifs, est « toujours en attente » (voir Agence EUROPE n° 10501). En d'autres termes: on n'a pas avancé du tout. La vérité est que le libre-échange n'existe pas entre les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay, plus peut-être le Venezuela), qui se bagarrent souvent à propos de leurs relations commerciales: comment dans ces conditions une zone de libre-échange avec l'UE serait-elle possible? Qui pourrait la gérer ? D'ailleurs, les projets du Brésil, puissance mondiale, vont dans d'autres directions. Mais un nouveau rendez-vous est fixé: 12-16 mars 2012. Bonne Chance.
Turquie: une confirmation. Le ministre des Affaires étrangères français, Alain Juppé, a proposé à ses collègues de l'UE d'inviter le responsable de la diplomatie turque à la réunion qu'ils tiendront le premier décembre à Bruxelles. Une tentative de relancer les négociations pour l'adhésion de la Turquie à l'UE ? Pas du tout, c'est plutôt le contraire. Selon M. Juppé, la même invitation serait adressée au secrétaire général de la Ligue arabe et le sujet à discuter tous ensemble concernerait la situation en Syrie. L'objectif serait de coordonner les positions des trois puissances les plus directement impliquées dans le drame syrien: l'UE, la Turquie et le monde arabe. La Turquie serait invitée en tant que puissance autonome, ainsi que son gouvernement le souhaite. Cette attitude confirme à mon avis les déductions sur l'évolution des relations euro-turques que j'avais indiquées ici la semaine dernière: développement de la coopération et des liens réciproques, abandon substantiel du projet de l'adhésion (EUROPE n° 10499).
Certains observateurs voient dans l'attitude turque au Moyen-Orient « une forme de lutte d'influence avec l'Arabie saoudite et le Qatar » à propos du dossier syrien, comportement qu'ils qualifient de néo-ottoman. L'UE devrait se sentir soulagée, car certaines évolutions en Turquie - concernant par exemple la liberté de la presse (63 journalistes turcs en prison), le contrôle d'Internet (avec un filtre) et l'aggravation du problème kurde - lui imposeraient de réagir si les négociations d'adhésion étaient concrètement en cours. (FR)