Ne pas exagérer les regrets et les critiques. L'Europe avait si fermement appuyé l'éclosion de la liberté et de la démocratie sur la rive sud de la Méditerranée (en partie pour apaiser quelques remords pour son attitude ancienne) qu'elle ne doit pas exagérer à présent les critiques et les regrets, ayant constaté que les résultats des premières élections libres ne coïncident pas avec ses souhaits. Ces pays ont voté, ils ont choisi. L'UE doit à présent définir ses relations avec les nouvelles autorités élues et discuter avec elles les accords à conclure. Le moment des félicitations et de la rhétorique est passé, ainsi que celui de gémir ou de soupeser de façon pointilleuse à quel point les choix populaires correspondent à notre goût ou à nos espérances.
Certaines réactions sont ingénues et excessives. Je cite Jean Daniel non seulement pour son rôle et pour son passé, mais parce qu'il est né en Algérie. Il est effondré ; pour lui, il s'agit d'une contre-révolution:
« C'est le coup d'arrêt donné légalement par le peuple lui-même à la révolution qu'il s'était inventé et qui rayonnait comme un printemps dans le monde arabe (…) En Égypte, les Frères musulmans se sont félicités que leurs frères tunisiens aient fait avancer leur propre cause. Les Libyens ont confirmé le caractère théocratique de leur futur gouvernement.» Et il est désolé aussi du vote des Tunisiens émigrés en France: « Comment expliquer que des hommes et des femmes qui ont choisi de vivre dans un autre pays que le leur, souvent de s'y intégrer, parfois de s'y enraciner, puissent élire dans leur pays d'origine les leaders les plus contraires à l'esprit de leur pays d'adoption ? Comment des femmes qui bénéficient de la protection des lois sur tous les plans peuvent-elles souhaiter que les mêmes lois ne soient pas appliquées dans leur pays natal ?»
D'autres commentaires ont un caractère plus général. Voici quelques propos significatifs, choisis un peu au hasard: - Loin de Tunis, la Tunisie reste, dans ses tréfonds, un pays arabo-musulman. - L'Islam anime de sa ferveur populaire la vie privée et collective de tous les peuples arabes. - La Libye et son non-État vivra son aventure dans des conditions très critiques qu'exacerbent le tourbillon des tribus, l'or noir du pétrole et le déferlement des armes. L'Egypte verra son pouvoir disputé entre l'armée et les Frères musulmans.
Considérations plus optimistes. Mais les prévisions sont parfois moins radicales ou catastrophiques. Il a été souligné par d'autres observateurs qu'en réalité presque la moitié des Tunisiens a voté pour les partis laïques, ce qui indiquerait que la Tunisie, et dans son sillage les autres pays arabes (généralisation un peu hardie peut-être), sont enfin « en train de sortir de l'alternative entre tyrans et barbus ». Il a été souligné que les pays du printemps arabe ont rejeté la violence et échangé les bombes avec le certificat électoral.
Réciprocité des engagements. J'ai utilisé beaucoup de citations d'autrui afin qu'il soit clair que je n'entends pas prendre position pour l'une ou l'autre des deux thèses. L'UE comme ensemble ne doit pas juger si ces pays ont bien ou mal voté, mais définir ses relations avec eux (et aussi avec d'autres pays de la même zone) sur des bases claires et objectives. Pour l'aspect financier, je renvoie à cette rubrique d'hier, sans oublier que l'exercice d'évaluation de l'efficacité et de l'utilisation des aides européennes (en cours au sein du Conseil, voir notre bulletin n° 10491) devrait couvrir aussi le monde arabe. Pour les autres aspects, le principe fondamental doit être la réciprocité des engagements, ce qui signifie le même degré de liberté et de droits, notamment en matière religieuse, de libre circulation des personnes, de liberté de la presse, de respect des droits de l'Homme, avec une attention particulière pour les droits de la femme: égalité entre les deux sexes, interdiction de la polygamie et des punitions corporelles, etc. En l'absence de cette réciprocité, l'UE ne pourrait pas conclure à mon avis des accords de caractère général, mais seulement des arrangements limités, couvrant l'un ou l'autre sujet de coopération, comme les échanges d'étudiants et autres projets opérationnels. Tout ceci dans la clarté. Il ne faut pas oublier que ce sont les immigrés clandestins originaires de Tunisie qui ont provoqué la crise de l'espace Schengen, avec des répercussions qui n'ont pas encore été totalement surmontées. Les règles et les conditions de l'immigration doivent être respectées des deux côtés.
Fidélité autonome. Il est évident que sur le plan interne, l'UE maintiendra les droits qu'elle reconnaît aux immigrés ainsi que ses règles d'accueil ; mais, en l'absence de réciprocité, elle le ferait de manière autonome, sans engagements contractuels. Et dans le concept de réciprocité, parmi les lignes rouges à ne pas dépasser, Alain Juppé a inclus aussi l'alternance politique et la conditionnalité des aides: « plus les préceptes démocratiques sont respectés, plus l'assistance de l'UE se concrétisera ». Les peuples arabes ont fait et feront leurs choix en toute liberté ; mais l'UE doit respecter ses principes. (FR)