Faire face aux lacunes. Mettre l'accent sur les aspects positifs et spectaculaires des printemps arabes, en négligeant les problèmes à résoudre et les difficultés à surmonter, représente le chemin le plus simple et le plus commode pour contenter tout le monde, alors qu'indiquer aussi les difficultés et les dangers est souvent considéré comme inopportun et de mauvais goût (voir cette rubrique d'hier). La première voie produit les dithyrambes fades et mièvres style Bernard-Henry Levy ; la deuxième reconnaît le courage et les mérites de ceux qui ont choisi la liberté et la démocratie, mais sans négliger les pièges et les lacunes. Au contraire, c'est en indiquant aussi les difficultés que l'on contribue concrètement à y faire face.
Exemple libyen. Un exemple? Un groupe de parlementaires européens s'est rendu en Libye, notamment dans la zone de Syrte où l'armée de Kadhafi résiste, pour voir de près la situation, prendre contact avec la population locale et évaluer ses besoins. La première réaction de la belge Isabelle Durant, vice-présidente du PE, a été admirative: « Des gens d'un courage incroyable. Des civils pleins de fierté et aussi de dignité, qui n'avaient jamais tenu une arme en main, affrontent une armée professionnelle et des mercenaires. Dès que possible, les écoles sont rouvertes, les magasins d'alimentation fonctionnent. » Mais Isabelle Durant a ajouté: « Les tentatives du Conseil national de transition (CNT) pour former un exécutif sont bloquées, il y aurait des tensions entre villes pour la représentation dans le futur gouvernement.» Les extrémistes existent-ils des deux côtés ? Réponse: «Il y a sûrement un devoir de vigilance. Ce qui fait assez peur, ce sont les jeunes armés un peu partout. Ils agissent dans l'ordre, mais ils doivent vite revenir à la vie civile.»
Ces soucis, on les retrouve formulés à peu près de manière analogue chez le colonel Abdel Salam Jadalla, commandant en chef de l'Armée de libération sur le front de Syrte, donc chargé de l'attaque finale. Mais il estime ne pas pouvoir ordonner cette attaque tout simplement parce que «la majorité de mes combattants ne sont pas des militaires mais des civils révolutionnaires et n'ont pas beaucoup d'expérience. Et sont difficiles à contrôler. Ce sont des jeunes dont les émotions ont pris le pas sur la réflexion. En les laissant entrer brutalement à Syrte, le risque serait grand d'assister à des règlements de compte personnels et des actes de vengeance »
Autres problèmes et un aspect positif. La Libye est confrontée aussi à d'autres problèmes, comme celui des mercenaires noirs qui en partie continuent à combattre du côté de Kadhafi car ils craignent ce qui les attend s'ils se rendent ; ou s'efforcent de rentrer dans leurs pays d'origine ; certains essayent d'atteindre les côtes italiennes avec femmes et enfants, dans des conditions terribles orchestrées volontairement par le colonel, dont l'objectif est que le plus grand nombre possible fasse naufrage en mettant l'Italie en difficulté. Ce ne sont pas des départs volontaires: femmes et enfants sont obligés de s'embarquer par la force, leur vie est le dernier souci de M. Kadhafi dont l'objectif est la vengeance.
La Libye dispose au moins d'un élément positif: elle ne doit pas faire face à des difficultés financières. Pour deux raisons: a) la production de pétrole y est déjà relancée, plusieurs pays européens s'y intéressent et la qualité est excellente ; b) sont progressivement débloqués les milliards de dollars, d'euros et d'autres monnaies (auxquels s'ajoutent les tonnes d'or) que le colonel avait confiés à des banques ici ou là dans le monde. Selon les milieux financiers, 37 milliards de dollars seraient déposés rien qu'aux États-Unis !
Pour un programme global. En revanche, le problème financier existe, et comment !, pour d'autres protagonistes du printemps arabe, pour la Tunisie notamment. Mais l'UE a raison de ne pas vouloir isoler l'aspect financier, pour le situer dans un contexte global, couvrant les différents domaines et impliquant aussi les pays méditerranéens qui évoluent dans le sens des réformes, sans toutefois avoir changé de régime. L'objectif est d'établir une coopération impliquant efforts et engagements fondés sur un principe: il ne peut pas y avoir de développement économique sans progrès politique. Parmi les objectifs: a) consolidation de la démocratie impliquant élections libres et Constitution ; b) coopération commerciale dans les deux sens ; c) appui aux innovations durables et financements en faveur de projets concrets par l'entremise de la BEI (Banque européenne d'investissement) et d'autres organismes en mesure de contrôler la réalisation et le fonctionnement des projets. Tout ceci est en discussion, notre bulletin en rend compte régulièrement.
Un danger réel. Ce qu'il faut éviter, c'est la multiplication des institutions, de la bureaucratie et des conférences, avec nominations de personnalités à des fonctions répétitives ou inutiles. Plusieurs symptômes indiquent que ce danger est réel et se manifeste déjà. Cette rubrique y reviendra. (FR)