Les divergences sur le soutien financier de l'UE à la Grèce se prolongent et un compromis au début de la semaine prochaine demeure incertain. Dans l'attente, j'estime utile de soulever trois questions sur: les manifestations en Grèce ; l'attitude des banques ; les opinions de milieux communautaires représentatifs.
Ceux qui protestent. La division de la population grecque entre les protestataires et les résignés aux efforts et sacrifices avait été soulignée dans cette rubrique du bulletin n°10388. La première catégorie s'est fait surtout entendre ces derniers jours. Mais, selon certaines analyses d'observateurs sur place, parmi ceux qui protestent figurent notamment: a) les fonctionnaires en surnombre, résultat de la politique démagogique ancienne des partis politiques ; b) les citoyens qui n'ont jamais payé de taxes et trouvaient cette situation préférable à la discipline que le gouvernement s'efforce d'introduire; c) ceux qui envisagent avec inquiétude la privatisation d'entreprises publiques qui leur garantissent sans efforts des rentrées juteuses.
Un journaliste qui a enquêté sur place a cité une phrase significative de M. Papandreou: « L'un des problèmes majeurs est la capacité de nos fonctionnaires à appliquer les réformes ». Ces fonctionnaires ont proclamé une grève du zèle, tout en ayant été souvent embauchés en échange de leur affiliation à l'un ou l'autre parti qui détenait le pouvoir. Une partie de la population préférerait renoncer à l'euro plutôt que d'en accepter les disciplines, choix qui serait négatif pour le pays et pour son avenir mais favorable à ceux qui sont avantagés par certaines traditions nationales telles que: l'exonération fiscale pour les armateurs ; l'absence d'un cadastre (ce qui empêche de taxer l'immobilier) ; la presque impossibilité de licencier les fonctionnaires.
L'existence des défenseurs des intérêts personnels représente d'ailleurs la raison pour laquelle cette rubrique a souvent souligné (argument qui ne plaît à personne) que l'euro n'est pas une prison mais un choix: si un peuple en rejette les disciplines ou refuse de s'y plier, la porte de sortie est ouverte: tout pays peut choisir le retour à la monnaie nationale. Mais qui veut faire partie de la zone euro doit en respecter les règles, tout en bénéficiant des mécanismes de soutien (en place ou en cours d'élaboration) ainsi que de la politique de cohésion et des autres politiques de l'UE en faveur des États membres les moins favorisés.
Question aux banques. Dans le contexte compliqué et controversé de la crise grecque figure au premier plan, parmi les aspects les plus controversés, l'attitude des banques qui détiennent les bons du trésor grecs. En marge de ce qui a été amplement dit et écrit partout pour ou contre leur participation aux opérations de sauvetage, j'aimerais poser une question très simple: quel est le niveau des taux d'intérêt que les banques perçoivent sur les bons du trésor grecs, que leur siège soit en Grèce ou ailleurs ? Si ces taux d'intérêt sont, en totalité ou en partie, anormalement élevés dans le but de tenir compte du risque que les banques acceptent, alors ces banques doivent participer aux mesures qui prorogent les échéances, car ce risque est la seule justification des surtaux ; faute de cette disponibilité de leur part, c'est de la spéculation à l'état pur, donc inadmissible.
Dans un cadre ouvert non officiel… Sans revenir sur l'avalanche de prises de position et commentaires sur les avatars de la zone euro, il me paraît intéressant de rendre compte de l'échange de vues intervenu dans un cadre ouvert, moins officiel que les débats parlementaires ou les déclarations des institutions: je me réfère au blog du collègue Jean Quatremer. Intéressant pourquoi ? Parce que s'y expriment souvent des personnalités ayant des fonctions significatives, mais avec des pseudonymes, donc avec une franchise autrement impossible.
Un débat récent dans ce cadre a fait émerger les opinions suivantes: a) les premiers responsables de la situation sont les Grecs eux-mêmes ; mais d'autres États membres le sont tout autant, les Allemands notamment (propriétaires d'une bonne partie de la Grèce) ; b) la solidarité (y compris des créanciers privés) s'impose car tous étaient au courant de la situation ; c) le détournement de fonds européens est, en Grèce, colossal. Un exemple: le pont de l'autoroute de Thessalonique n'existe pas parce que les financements européens ont été détournés ; d) les Grecs ont intérêt à accepter la rigueur car pour se redresser (et malgré les sacrifices inévitables), il vaut mieux avoir l'UE à côté afin d'assurer les réformes et donc le niveau de vie futur ; e) une perte de souveraineté est inévitable, mais la pression de l'UE va dans le bon sens ; f) la vente d'entreprises publiques est une bêtise, car elles apportent une richesse ; il faut les gérer mieux, pas les brader.
Voici les conclusions de M. Quatremer: il est indispensable de taxer l'immobilier, les armateurs et l'Église orthodoxe, ainsi que réduire le budget militaire. Si les Grecs réclament l'autonomie de décision, ils doivent accepter les effets de ce qu'ils décident. La Grèce n'est pas une victime de l'Europe. (F.R.)