Pour une compréhension réciproque. Le rôle de l'UE dans la recherche de solutions équilibrées concernant la Russie et les crises du Caucase est indispensable et irremplaçable. L'attitude de Moscou dans ses relations conflictuelles avec la Géorgie et l'Ukraine (et il est bien connu que d'autres conflits potentiels analogues existent, aussi bien entre la Russie et les pays voisins qu'à l'intérieur de la Fédération de Russie elle-même) est, à première vue, partiellement contradictoire: les autorités russes donnent l'impression de fonder leur politique tantôt sur le caractère intangible des frontières officielles des États, tantôt sur les aspects historiques, géographiques et ethniques et sur le droit des peuples à l'autodétermination. Mais sur le plan des principes, la Russie n'a pas le choix: elle ne peut que retenir le principe du respect des frontières officiellement reconnues. On sait à quel point cette question est difficile et délicate pour tous, et quels problèmes a soulevé, par exemple, le choix de l'UE dans le cas du Kosovo (certains États membres ne reconnaissent toujours pas ce nouvel État indépendant). Il faut donc s'efforcer de comprendre aussi les difficultés de l'autre côté. Les historiens et les analystes nous ont expliqué combien d'ethnies coexistent dans l'immense territoire de la Fédération russe. Cette situation explique la prudence de Vladimir Poutine même lorsque les considérations ethniques et historiques apparaissent plutôt favorables à son pays, comme en Crimée et à Sébastopol, la ville fondée par la Grande Catherine (voir cette rubrique d'hier).
Méfiance compréhensible. Le rôle déjà joué par l'UE dans les événements récents est reconnu. Elle a pris des initiatives autonomes, et les États-Unis s'y sont progressivement ralliés (sans les partager entièrement). Plusieurs commentateurs américains étaient nettement critiques à l'égard des efforts de médiation de l'UE sur le terrain et de sa recherche de compromis politiques. En Europe même, des commentateurs excités préconisaient un conflit ouvert avec la Russie ; ils avaient heureusement peu d'échos, malgré leur renommée. Je me réfère à certaines belles âmes toujours prêtes à lancer des anathèmes car elles ont la prétention de représenter la conscience de l'humanité. Autre chose est la méfiance compréhensible des États membres de l'UE qui ont connu directement le poids de l'arrogance stalinienne et dont les citoyens ont entendu de leurs oreilles le bruit des chars soviétiques dans leurs villes. Ces pays doivent progressivement comprendre que c'est l'appartenance à l'UE qui les protège et que leur participation active et directe aux délibérations communautaires garantit que leurs préoccupations et leurs intérêts sont pris en considération.
La Russie a ses faiblesses. Il faut passer à la phase suivante. Les autorités moscovites sont conscientes de l'exigence de s'entendre avec l'Europe. On souligne souvent que la Russie a autant besoin de vendre son gaz et son pétrole à l'UE que cette dernière de l'acheter ; ce n'est qu'un aspect. Les raisons de collaborer sont bien plus nombreuses et la Russie est consciente de ses faiblesses: déclin démographique, retards technologiques, lacunes de nombreux secteurs industriels essentiels, système de santé moins que médiocre, corruption et délinquance. Les ressources financières existent grâce aux exportations énergétiques (un milliard de dollars par jour, paraît-il), mais leur permanence est liée à la coopération occidentale pour moderniser l'exploitation des réserves de pétrole et de gaz, qui décline. La réciprocité et les intérêts communs justifient la recherche de solutions équitables aux difficultés, malgré quelques prises de position tonitruantes et quelques dérapages verbaux réciproques (le mot «sanctions» utilisé par Bernard Kouchner !).
L'OTAN doit réfléchir. La négociation de l'accord de partenariat UE/Russie reprendra bientôt. Certes, c'est une négociation difficile qui n'avancera que si les tensions à propos de la Géorgie et de l'Ukraine sont maîtrisées. Tout le monde reconnaît que l'arrangement UE/Russie/Géorgie est incomplet car le retrait des troupes russes ne couvre pas l'Ossétie du Sud ni l'Abkhazie et la mission de l'UE n'a pas accès à ces zones. M. Kouchner a expliqué qu'un accord de paix arraché dans des conditions difficiles pour stopper un massacre est forcément imparfait, mais il a réaffirmé que le principe de la souveraineté géorgienne sur ces deux territoires est maintenu (voir EUROPE n° 9740). Dans ces conditions, il n'était pas vraiment indispensable que le secrétaire général de l'OTAN critique l'UE à ce sujet. Et il est nécessaire que l'OTAN réfléchisse bien avant de mettre en route la procédure d'adhésion de l'Ukraine, et qu'elle n'oublie pas le nombre de domaines où elle collabore déjà avec la Russie: la lutte contre le terrorisme et contre la drogue, la non-prolifération nucléaire, le contrôle des armements, les actions en Afghanistan, dans les Balkans, au Tchad.
À l'arrière-plan se situe l'aspect « énergie ». Ce sera le sujet de demain.
(F.R.)