*** YVES BERTONCINI: Europe: le temps des fils fondateurs. Editions Michalon (14 rue Monsieur-le-Prince, F-75006 Paris. Internet: http://www.michalon.fr ). Collection "RéGénération". 2005, 139 p., 12 €. ISBN 2-84186-279-8.
Si "les voies du Seigneur sont impénétrables", les circuits de distribution de certains éditeurs le sont tout autant. Publié voici plus d'un an et demi déjà, ce livre aurait dû être présenté dans les pages de la Bibliothèque européenne depuis belle lurette. Pourtant, il n'est pas trop tard car, en l'occurrence, pour cet ouvrage interpellant du titre à la dernière page, mieux vaut assurément… tard que jamais. Le titre, d'abord. C'est ce qu'on appelle, dans le jargon journalistique, un "bon" titre, accrocheur à souhait, qui incite à plonger dans le texte. Au fil des pages parcourues, le lecteur découvrira, en outre, qu'il traduit fidèlement le propos de l'auteur qui avoue d'emblée que l'Europe l'enthousiasme autant qu'elle l'inquiète depuis qu'il la connaît. Et si Yves Bertoncini appelle de ses vœux, aujourd'hui, le temps des fils "fondateurs" plutôt que celui de fils "refondateurs", ce n'est pas innocent: sans vouloir faire du passé table rase, il considère quand même que le temps est venu de clore radicalement le chapitre des soixante dernières années et de repartir d'une page blanche, ou presque.
Pourtant, notre homme est du sérail. Diplômé du Collège d'Europe à Bruges, il est administrateur - en disponibilité - à la Commission. En cette qualité, il n'a jamais eu "l'impression de faire partie d'un complot", glisse-t-il. Et pourtant, à l'en croire, complot il y a. Le ver était dans le fruit dès l'origine, tant il est vrai, selon lui, que Monnet et les autres pères fondateurs "ont lancé la construction européenne en contournant délibérément les peuples et les élus, s'inspirant ainsi d'un despotisme éclairé presque ouvertement assumé", l'Union restant aujourd'hui encore gérée "en vase clos par un petit microcosme vivant hors sol". D'où, au fil de cet ouvrage, un appel à démocratiser l'Europe et "à tuer les pères car, après avoir fait le succès de la construction européenne, leur despotisme éclairé contribue désormais au discrédit qui la frappe". Ce qui ne pourra se faire, selon l'auteur, que par le biais d'une "révolution démocratique" d'une quadruple nature. D'abord, une révolution psychologique consistant à admettre, sous peine de ne pas se réconcilier avec les citoyens, que si l'Union est "miraculeuse", elle est "aussi imparfaite, faillible et réformable", ce qui implique de la soumettre pleinement au droit commun du débat démocratique. Ensuite, une révolution philosophique visant à concilier impératif d'efficacité et besoin de légitimité, les "eurocrates" ne devant plus considérer "les peuples comme des obstacles à contourner, mais bien plutôt comme des acteurs dont l'adhésion est le plus irrésistible des soutiens". Troisièmement, une révolution conceptuelle qui conduise à "repenser l'Union à partir des cadres politiques du citoyen, quitte à devoir pour cela renoncer à la subtilité intellectuelle et technicienne dont se délecte trop souvent le microcosme bruxellois" et à "renoncer aux dogmes communautaires les plus établis" (même l'acquis communautaire ne trouve pas grâce aux yeux de l'auteur). Enfin, une révolution politique et institutionnelle qui, à suivre l'auteur, sonnerait comme un double désaveu magistral pour ce qui a été accompli jusqu'à présent. "Les pères fondateurs ont mis en place un dispositif technocratique faisant une large place aux institutions non élues et tenant les citoyens à l'écart ; les fils fondateurs doivent réduire le déficit civique de l'Union en permettant aux citoyens d'intervenir directement dans sa marche quotidienne et d'influencer ses décisions", écrit d'abord Yves Bertoncini sans préciser s'il est un adepte de la démocratie "à la Suisse". Plus grave est sa deuxième assertion: là où les pères fondateurs "avaient privilégié une démarche supranationale" afin de sortir enfin des "logiques guerrières", les fils fondateurs doivent, ose-t-il, "être davantage sensibles aux aspirations souverainistes qui s'expriment", tant il est vrai que la construction européenne aborda désormais des thèmes qui touchent au cœur des consensus politiques nationaux. On l'aura compris, les "fils fondateurs" ne s'inscrivent pas fatalement dans la descendance des "pères fondateurs".
C'est peu de dire, dès lors, que cet ouvrage irrite autant qu'il intrigue et interpelle, un peu à l'instar de ces partis extrémistes qui, dit-on parfois, posent les bonnes questions sans y apporter les bonnes réponses. Un certain nombre d'amalgames, d'imprécisions et, parfois même, de contre-vérités contribuent au malaise. Ainsi, dans la première partie qui dessine des pistes pour "donner un sens à la construction européenne", l'auteur explique que les partisans d'une Europe-espace - par opposition à l'Europe-puissance - veulent seulement "un espace de paix et de prospérité", ce qui est "parfaitement conforme au projet initial des pères fondateurs". On croit rêver ! Voilà, en tout cas, qui relève d'une lecture pour le moins partiale - et partielle - de la Déclaration Schuman… Traçant des pistes pour "combler le déficit civique de l'Europe", la deuxième partie ne fait pas moins frémir, par exemple lorsque l'auteur, s'insurgeant contre le "monopole médiatique des technocrates" de la Commission, juge que "le mieux serait (…) de nommer", au sein du Collège, "des personnalités que les citoyens ont l'habitude de voir assumer pareilles tâches dans leur pays d'origine, c'est-à-dire des hauts fonctionnaires", en reconnaissant en outre qu'ils y représentent leur pays, ce qui "contribuera (…) à lui conférer une légitimité étatique aisément identifiable". On en passe et des meilleures, de la "nécessaire mise sous contrôle" des diplomates de Bruxelles à la défense du compromis de Luxembourg qui "reste un instrument protecteur des peuples de l'Union". Comme quoi certains "fils fondateurs" pourraient bien se révéler de terrifiants garnements !
Michel Theys
*** AMBROISE PERRIN (sous la dir. de): 80 ans, 89 hommages. Les députés socialistes européens rendent hommage à Jacques Delors. Groupe socialiste du Parlement européen (Secrétariat du Groupe du Parti socialiste européen, 60 rue Wiertz, B-1047 Bruxelles). 2006, 209 p..
Le quatre-vingtième anniversaire de l'ancien président de la Commission a été fêté en 2006, mais il n'est pas trop tard pour rendre hommage au "meilleur président socialiste que la France n'a jamais eu" - le travailliste britannique Glyn Ford dixit - et pour rendre compte du travail d'Ambroise Perrin, attentif et inlassable chroniqueur (et photographe) de la vie du groupe socialiste au Parlement européen. Respect, admiration, amitié, "amertume des sympathies interrompues", tels sont les mots choisis par Jean-Pierre Cot, ancien président du groupe socialiste, pour décrire la relation "loyale mais parfois difficile" - "tu n'admettais pas facilement la critique", précise-t-il - avec le président Delors. Il y a les amis de la première heure, comme Claude Estier ou Michel Rocard (qui constate: "nous avons laissé une belle trace…la gauche sait gouverner maintenant"), et les nouveaux arrivés, comme le Hongrois Csaba Tabadji, qui affirme: "Jacques Delors nous manque"… Le Britannique David Martin l'appelle "l'homme de Maastricht" et Olivier Duhamel se souvient: "En 1995, j'ai contesté son refus de se présenter à la présidence de la République… mais, sans le lui dire, j'ai ressenti que je l'admirais pour cela". "Tu as donné le nom à une gare de tram dans le nord du Portugal", rappelle Paulo Casaca ; "Tu as toujours su galvaniser les jeunes" (Harlem Désir, en évoquant ses souvenirs de président de SOS Racisme) ; « Tu remplissais toujours les salles » (le Britannique Richard Corbett, rappelant ses souvenirs de jeune fonctionnaire européen). L'Autrichienne Maria Berger affirme: "Sans toi, je ne serais pas devenue parlementaire européen". Et Robert Goebbels enrichit cet hommage d'une feuille de brouillon griffonnée par Jacques Delors lors d'une réunion, "volée" par l'eurodéputé luxembourgeois et précieusement gardée pendant plus de vingt ans… Le Danois Poul Nyrup Rasmussen évoque, lui, avec humour une réunion (il était alors ministre) où "Helmut Kohl était de mauvaise humeur… François Mitterrand avait d'autres choses en tête… La plupart d'entre nous étaient dans son cinéma intérieur", lorsque le président de la Commission prit la parole "pour nous rappeler nos responsabilités, pour dire que l'Europe n'est pas seulement celle de l'argent… Alors commencèrent les négociations". C'est à l'Irlandais David Hume, Prix Nobel pour la paix, qu'on doit la contribution la plus touchante. Hume rappelle sa rencontre avec Jacques Delors, venu lancer le Programme spécial pour la paix et la réconciliation en Irlande du nord: "Je t'ai fait traverser tranquillement Derry, ce fut un grand moment de calme, de bonheur, de paix…" Mais d'autres socialistes de tous les pays de l'Union disent dans ce recueil leur respect et leur reconnaissance pour Jacques Delors, qui "ne sera jamais un ex… mais toujours un homme politique de premier plan", conclut l'Autrichien Johannes Swoboda.
(LG)
*** GIANNI COPETTI, ROGER VAN CAMPENHOUT, CATHERINE VIEILLEDENT-MONFORT (sous la dir. de): 1946-2006 - 60 ans à gauche pour les Etats-Unis d'Europe. Editions Labor (140c, chaussée de Philippeville, B-6280 Loverval. Internet: http://www.labor.be ) et PAC éditions (8 rue Joseph Stevens, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 5457911 - fax: 5457929 - Courriel: editions@pac-g.be).Collection "Les Cahiers de l'Education permanente". 2007, 362 p., 10 €. ISBN 2-8040-2636-3.
Edité par une association proche du parti socialiste belge, cet ouvrage retrace, par un choix de soixante textes significatifs, l'histoire du fédéralisme européen prôné par le "Mouvement pour les Etats-Unis d'Europe - Gauche européenne", de la période de la Résistance dont l'Europe unie était l'objectif majeur à l'actuelle impasse constitutionnelle. Un hommage y est aussi rendu à Raymond Rifflet et Georges Goriely.
(MT)
*** SIMON HIX, ABDUL G. NOURY, GERARD ROLAND: Democratic Politics in the European Parliament. Cambridge University Press (The Edinburgh Building, Cambridge CB2 8RU, UK. Tél.: (44-1223) 312393 - fax: 315052 - Internet: http://www.cambridge.org ). Collection "European Governance". 2007, 242 p., 15,99 £. ISBN 0-521-69460-5 (couverture cartonnée: 45 £ - ISBN 0-521-87288-X).
Le Parlement européen est un objet politique assez unique en son genre. Cela soulève des questions, comme celles de savoir comment et pourquoi ses élus se regroupent et quel est le rôle des groupes politiques ainsi formés lors des processus de vote. Les auteurs de cet ouvrage ont donc entrepris la lourde tâche d'analyser les près de 15.000 votes individuels de parlementaires enregistrés (les votes à main levée et électroniques ne sont pas pris en compte car ils sont non enregistrés ou non nominatifs) entre 1979 et 2004. Cette analyse permet de mieux comprendre les comportements politiques et l'organisation au sein du Parlement européen. Afin de ne pas placer la charrue avant les bœufs, le livre - qui sera utile à tous ceux qui s'intéressent de près au Parlement européen - présente d'abord succinctement l'évolution de cette institution, avant de se pencher plus en détail sur des éléments comme la participation des parlementaires (ce qui permet aux auteurs d'écorner au passage quelques idées reçues), la formation des partis (qui se fait sur base idéologique et non territoriale), les coalitions ou l'affaire de la "Commission Santer".
(FRo)
*** GERDA FALKNER, OLIVER TREIB: Three Worlds of Compliance or Four ? The EU15 Compared to New Member States. Institut für Höhere Studien (56 Stumpergasse, A-1060 Wien. Tél.: (43-1) 59991-0 - fax: 59991-555 - Internet: http://www.ihs.ac.at ). Collection "Reihe Politikwissenschaft - Political Science Series", n° 112. 2007, 19 p..
C'est bien connu, tous les pays de l'Union ne font pas preuve de la même diligence et de la même efficacité lorsqu'il s'agit de transposer la législation européenne dans leur droit national. Mais qu'en est-il des dix nouveaux pays membres ? Ont-ils "diminué significativement leurs efforts de conformation après leur adhésion afin de prendre leur revanche sur la forte pression de la conditionnalité", comme se le demandent les auteurs ? Pour répondre à ces questions, Gerda Falkner et Oliver Treib ont pris appui sur une étude ayant fait ressortir trois "mondes de conformations" dans l'Union des Quinze, mais la dépassent par une étude qualitative et comparative entre la République tchèque, la Hongrie, la Slovaquie et la Slovénie. Menée en 2005 et 2006, cette étude a porté sur 90 cas de transposition et a fait appel à des entretiens avec des administrateurs de la Commission et des acteurs directement concernés par les lois en question. Il est à noter que l'étude s'intéresse spécialement à la transposition de lois sur le temps de travail et l'équité de traitement sur le lieu de travail, deux thèmes peut-être plus sensibles que d'autres dans les nouveaux membres de l'est. Il en ressort, entre autres, que ces nouveaux membres (ainsi que deux "anciens") pourraient faire partie d'une catégorie de "la lettre morte", connaissant fréquemment une transposition assez rapide mais littérale et ne faisant réellement pas l'objet d'une application sur le terrain.
(FRo)
*** FELIX BÖLLMANN, STEFAN JAROLIMEK, MAKHABBAT KENZHEGALIYEVA, ELENA TEMPER (sous la dir. de): Intellectual and Cultural Changes in Central and Eastern Europe. New Challenges in the View of Young Czech, German, Hungarian and Polish Scholars. Peter Lang (1 Moosstrasse, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: (41-32) 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.de ). Collection "Sachsen-Mitteleuropa-Osteuropa", n° 2. 2007, 161 p.. ISBN 3-631-56019-2.
Tiré d'une conférence tenue à l'Université de Leipzig, cet ouvrage réunit les contributions de jeunes chercheurs qui tendent à faire ressortir les changements culturels et intellectuels intervenus en Europe centrale et orientale suite à l'effondrement du bloc communiste, tels qu'ils transparaissent au travers de l'évolution des lois, des politiques et dans les médias. Il s'agit surtout de l'évolution des facettes institutionnelles et politiques de la culture dans ces pays. Il montre notamment que "la loi est à peine capable d'initier de nouvelles pratiques culturelles, faisant elle-même partie de la culture".
(FRo)
*** La justice administrative en Europe - Administrative Justice in Europe. Observatoire des Mutations Institutionnelles et Juridiques (Presses Universitaires de France, 6 av. Reille, F-75014 Paris). Collection "Les Notes de la Mission". 2007, 76 p., 12 €. ISBN 2-13-056041-8.
Aucune étude globale n'existant encore sur la justice administrative dans les Etats membres de l'Union, la Mission de recherche Droit et Justice a lancé, en partenariat avec l'Association des Conseils d'Etat et des Juridictions administratives suprêmes de l'Union, une recherche dont les premiers résultats synthétiques sont présentés dans cette publication qui, parfaitement bilingue, s'ouvre d'un côté en français et de l'autre en anglais. Cette mise en perspective fait apparaître une diversité de situations, mais aussi bien des convergences. Le livre s'intéresse tour à tour à l'organisation de la justice administrative (institutions, juges) et au contrôle de l'action administrative (accès aux instances de contrôle, procès, effectivité et efficacité du contrôle).
(PBo)