Trois têtes, trois opinions. Les débats qui ont précédé et accompagné la communication de la Commission européenne sur la politique industrielle avaient amplement dépassé le stade des prises de position formelles, souvent répétitives, des organisations patronales et syndicales. Voici par exemple l'échange de propos entre trois personnalités du monde universitaire et des affaires, tiré des Actes du colloque « Pour un dialogue industriel européen » (1) organisé par l'association « Confrontations Europe ». Pendant la discussion sur l'émergence de « champions européens » dans les secteurs stratégiques, Lord Simon of Highbury, administrateur du groupe Suez, avait déclaré à propos de la City de Londres: « Sur la place financière de Londres, ce qui intéresse ce sont la compétence, la technologie et la compétitivité. Peu importe que les Etats-Unis achètent les entreprises anglaises si, ce faisant, elles apportent la formation, la technologie et les
emplois ». Réplique de Jean-Louis Beffa, président directeur général de Saint-Gobain: « L'interrogation sur l'importance de la propriété des entreprises se pose toujours. La recherche a lieu, à 60% sinon à 80%, dans le pays du siège. Savoir qui détient quoi n'est donc pas totalement indifférent ; il importe d'ailleurs, au premier chef, aux entreprises américaines ou japonaises, de rester américaines ou japonaises. Dans l'UE, les points de vue diffèrent. Le point de vue britannique est dans la ligne de sa plus grande industrie, celle des services financiers. On cite trop souvent le bien de l'Europe en parlant en fait d'un point de vue national ». Mario Monti, ancien Commissaire européen responsable de la concurrence, président de l'Université Bocconi, avait pris une position médiane: « Je pense qu'il n'est pas indifférent, tant s'en faut, de savoir qui détient quoi. De la comparaison entre les économies française, allemande et italienne, une caractéristique historique commune se dégage: l'importance de la détention des capitaux, héritage pluriséculaire remontant aux guildes et aux corporations et qui a longuement influencé les décisions politiques. Le Royaume-Uni, après avoir accepté sans hésitation que le capital de ses entreprises passe entre des mains étrangères, a vu que de nombreux emplois ont été créés, ce qui a eu un fort impact aussi sur son PIB. Il faut éviter une division des rôles en Europe telle que certains pays se spécialiseraient dans la protection du drapeau de leurs usines, pendant que d'autres créeraient des emplois ».
Pour une politique commerciale « moins innocente ». L'aspect financier de la politique industrielle avait été évoqué aussi dans un « dialogue », publié avec les Actes du colloque, entre Mario Monti et le président de « Confrontations Europe », Philippe Herzog. Ce dernier avait affirmé: « Un élément déterminant sera la façon dont se construira le marché financier européen. Peut-on penser favoriser le développement industriel de l'Europe avec un marché centré à Londres et intégré à celui des Etats-Unis ? » Mario Monti avait répondu que, si la City est devenue le lieu dominant de l'activité financière européenne, c'est dû non seulement aux banques américaines mais aussi à celles du continent (la Deutsche Bank a installé à Londres ses activités d'investissement) et que la production de services financiers crée beaucoup d'emplois. Quelques jours plus tard, Louis Schweitzer, président directeur général de Renault, dans une rencontre publique avec le vice-président de la Commission européenne Günter Verheugen, avait défini les éléments majeurs d'une stratégie industrielle européenne. Il avait placé en tête le bon fonctionnement du marché unique européen (en observant que « il y a malheureusement une tendance en Europe à réinventer des barrières nationales ») mais sur le même plan: un niveau de salaires « compatible avec une consommation soutenue » ; des services publics (ou services d'intérêt général) de qualité, un certain degré d'harmonisation fiscale ; une politique monétaire extérieure et une politique commerciale « moins innocentes ». On le voit, ce ne sont pas tout à fait les mêmes revendications qui figurent dans les prises de position officielles des employeurs européens … L'aspect de la politique commerciale avait été évoqué également par M. Herzog, en annonçant qu'il fera l'objet d'une autre conférence de « Confrontations Europe ». De son côté M. Verheugen avait souligné l'exigence que les milieux d'affaires européens prennent davantage conscience de leur responsabilité sociale, allusion à peine voilée aux scandales et à certains comportements ignobles de quelques responsables de grandes entreprises.
Mario Monti avait introduit aussi un autre élément dans le débat. Si la Constitution est enterrée, avait-t-il observé, « quelle garantie politique l'UE pourrait-elle donner sur son évolution ? L'incertitude sur le devenir de l'Union aurait un effet très négatif sur les décisions de localisation des investisseurs, européens et non européens ». C'est un élément de réflexion souvent oublié et pourtant fondamental. (F.R.)
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(1) « Pour un dialogue industriel européen », actes du colloque. Confrontations Europe, série Options, n.21. 10 Euros.