Nous saurons en fin de semaine ce que les chefs d'Etat ou de gouvernement pensent de la crise actuelle de l'Europe (qui n'est pas la première et ne sera pas la dernière) et des initiatives à prendre. Mais le Conseil européen n'ira pas au-delà d'une « déclaration commune » et de quelques orientations générales ou de procédure. Les opinions sur la poursuite des procédures de ratification, sur la possibilité d'anticiper certains éléments du traité constitutionnel, et sur d'autres aspects, divergent tellement qu'une idée qui progresse est de faire précéder toute stratégie par une réflexion entre personnalités…autres que les chefs de gouvernement. Ceux qui connaissent l'Europe, son histoire, sa signification, doivent confronter leurs idées avant que les princes qui nous gouvernent prennent des décisions.
Dans la « procédure de redémarrage » d'Alain Lamassoure, le premier pas est la réunion d'un groupe de «sages». D'autres suggestions ou projets comportent le même élément: réunir des personnalités qui n'ont pas de pouvoirs de décision ni l'ambition d'en avoir (afin qu'aucun «plan de carrière» n'influence leur jugement), mais qui en savent assez sur l'Europe, parfois en tant qu'anciens protagonistes, pour indiquer une direction et surtout déconseiller les faux pas. En fait, plusieurs personnalités répondant au profil indiqué se sont déjà exprimées. Certes, la synthèse opérationnelle de leurs positions requerra qu'elles se rencontrent. Mais pourquoi ne pas, pour commencer, les écouter ?
Voici une première ébauche de cet exercice, comparant trois positions différentes:
La pensée positive d'Etienne Davignon. Il avait dès le départ, il y a deux ou trois ans, déconseillé le référendum comme instrument pour ratifier une Constitution, en évaluant à environ 30% le pourcentage de ceux qui ne répondent pas à la question posée mais s'expriment sur la personne qui la pose. C'est plus qu'assez pour fausser le résultat. A présent, il se dit «triste et en colère», mais invite à aller de l'avant. Comment ? Par l'explication. Tout d'abord sur l'euro, qui a protégé l'Europe des secousses monétaires qui auraient emporté plusieurs monnaies nationales et qui a donné aux pays de l'UE la possibilité concrète de s'exprimer même lorsqu'ils n'étaient pas d'accord entre eux (affaire de l'Iraq). Ensuite, sur l'élargissement aux pays d'Europe centrale et orientale: « Leur croissance de demain est notre atout. S'ils n'étaient pas membres, éviterions-nous les délocalisations hors d'Europe ? ». En troisième lieu, sur le fonctionnement de l'Union. L'image actuelle de « Bruxelles » en tant que symbole unique de toutes les institutions est fausse et « néfaste ». Sans l'Europe, il n'y a pas de remède efficace au déficit de croissance ; la solidarité est créatrice de richesse ; seules les actions communes permettent de surmonter les menaces qui inquiètent le citoyen. Et si cette action d'explication n'était pas, ici ou là, suffisante ? Il ne faudrait «pas avoir peur de dire que, si on ne peut pas avancer à 25, on poursuivra avec ceux qui continuent à vouloir une vraie Europe».
Pascal Lamy: remettre sur le métier l'acquis communautaire. L'opinion de Pascal Lamy (qui n'a plus de responsabilités institutionnelles européennes mais mondiales) est plus radicale. Ce qui a été mis en discussion, est «la vision de l'identité européenne dans un monde qui se globalise à grande vitesse. Ceci nous contraint à revenir aux contours du projet européen tel qu'il s'était constitué depuis 50 ans. C'est le fameux acquis communautaire, que recouvre la désormais fameuse partie III du projet de traité constitutionnel. C'est ce projet qu'il faut revisiter, rediscuter, recomposer si l'on veut donner une base solide à l'édifice.» M. Lamy se dit « convaincu que c'est bien le compromis européen qui ne passe plus dans ces textes » et il conclut: « Alors, sans doute, faut-il prendre le risque de remettre ce compromis sur le métier. »
La recette de Philippe Herzog. Il n'est plus parlementaire européen mais poursuit ses batailles en tant que président de l'association « Confrontations Europe ». M. Herzog s'est livré à une analyse détaillée du vote français. Il condamne « les années de mépris du devoir d'information, de consultation et d'implication des citoyens français dans les choix et actes européens », mais il constate que « ironie du sort, c'est l'effort démocratique de la Convention et du projet de Constitution que l'on a rejeté. Le brillant résultat du vote des Français est que les responsables politiques sont toujours là, et la victime est l'Europe politique ». L'Europe a justement besoin de l'Union politique et des solidarités concrètes, et ceci est justement «ce qui a été rejeté, alors que consolider la zone euro et bâtir un toit politique plus large, c'est la seule façon d'unir, et non de diviser a priori ». Pour Philippe Herzog, la voie est claire: on doit « relancer une dynamique d'union politique »
(F.R.)