Une amorce de réaction se dessine. Après le choc du rejet de la Constitution par deux pays fondateurs (France et Pays-Bas), il fallait éviter un double écueil: le risque de glisser dans le découragement et considérer que la construction européenne est bloquée ensemble avec la Constitution, ou l'illusion que tout continuerait comme avant et qu'on pourrait négliger l'avertissement lancé par les peuples. Premier à prendre la situation en main, le président du Conseil européen, Jean Claude Juncker, avait indiqué les priorités indispensables: a) adopter ce mois-ci les perspectives financières 2007/2013, signal essentiel de la volonté de l'UE de poursuivre son chemin en se donnant les moyens pour réaliser des programmes ambitieux à moyen terme ; b) faire mieux comprendre aux peuples la réalité de la construction européenne et les avantages qu'elle comporte pour tous les citoyens (voir cette rubrique dans le bulletin n. 8960).
Le message des perspectives financières. Le revirement le plus important, parce que concret et perceptible pour l'opinion publique, est celui relatif aux perspectives financières. L'appel de M. Juncker a été assez largement entendu. La France et l'Allemagne, en particulier, ont indiqué qu'elles ne resteront pas accrochées au plafond de 1% du revenu européen pour les dépenses de l'Union. Le chancelier Gerhard Schröder a déclaré qu'il est «prêt à bouger» et qu'il espère que « les autres Etats membres accepteront aussi de faire le geste nécessaire» (référence claire aux Britanniques), et le porte-parole de Jacques Chirac a déclaré que « le président est tout à fait d'accord avec cette approche » (voir notre bulletin n. 8962). Le compromis présuppose un certain rééquilibrage des contributions nettes des Etats membres (en réduisant quelque peu celles de l'Allemagne, des Pays-Bas et de la Suède), le gel d'abord et la réduction ensuite du «chèque britannique», la diminution progressive des financements en faveur des principaux bénéficiaires actuels de la politique de cohésion (Italie et Espagne surtout), et la réduction des dotations proposées par la Commission européenne dans quelques domaines. Jean-Claude Juncker a déclaré mardi qu'il n'y aura pas ces jours-ci de nouveau projet de compromis de la présidence: la «proposition ultime» sera formulée au cours même du Sommet de la semaine prochaine. Il a constaté chez les ministres des Finances un « sentiment collectif » favorable et il les a invités à en faire état devant les Premiers ministres respectifs (lui-même, il pourra le faire sans effort…). S'exprimant devant le Parlement européen au nom de la présidence, Nicolas Schmit a expliqué clairement la situation (voir notre bulletin n. 8963). La position du Parlement lui-même, logiquement moins restrictive que celle en discussion au Conseil, est amplement décrite dans notre bulletin d'hier. J'y reviendrai.
Quant au deuxième volet de la stratégie Juncker, meilleure présentation de la réalité européenne, il ne peut pas donner lieu à des résultats mesurables, mais l'impression est qu'effectivement les explications aux citoyens concernant les avantages de l'intégration ont été considérablement améliorées et que l'idée européenne est aujourd'hui mieux expliquée. C'est évidemment une œuvre de longue haleine.
Taxation de l'épargne et autres initiatives. Un troisième volet s'ajoute: l'accélération de décisions qui sont parfois en discussion depuis longtemps et le lancement de nouvelles initiatives. Même si l'opinion publique peut difficilement s'en apercevoir, cette accélération me paraît évidente dans de nombreux domaines: la politique énergétique, la production de biocarburants, la guerre contre le financement du terrorisme, la politique spatiale (qui devrait « faire rêver » les Européens), la sécurité des ports… Quoi encore ? A partir du premier juillet prochain, les revenus de l'épargne seront taxés à la source dans les Etats membres qui conservent le «secret bancaire», ainsi qu'en Suisse, à Monaco et ailleurs. Le taux de cette retenue à la source est de 15% pour commencer et montera progressivement jusqu'à 35%, alors que ces revenus bénéficient actuellement presque partout d'une franchise fiscale de fait. L'objectif est ancien, né du Livre blanc de 1993 de Jacques Delors, durement négocié ensuite par Mario Monti avec les ministres des Finances, accepté par le Conseil à la condition que les pays tiers en fassent autant, difficilement arraché à la Suisse. C'est un succès européen significatif dans la lutte contre l'évasion fiscale, en direction d'un meilleur équilibre entre la taxation du travail et la taxation des capitaux. Mais l'écho auprès de l'opinion publique est modeste, comme pour les autres progrès cités. Les lecteurs d'Europe en sont dûment informés, mais le retentissement dans les médias en général a été - comment dire ? - assez limité. Ce sont pourtant des mesures réalisables exclusivement au niveau européen, et positives pour les citoyens. Qui le leur dira ? (F.R.)