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Bulletin Quotidien Europe N° 8192
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'UE doit aider les pays pauvres à conquérir leur autosuffisance alimentaire davantage qu'à exporter leurs produits agricoles

Un élément de réflexion pour Pascal Lamy. C'est une visite dans la "dark city" de Johannesburg qui a produit l'étincelle qui a incité Pascal Lamy à agir avec vigueur, passion et efficacité afin que les grandes multinationales du secteur pharmaceutique acceptent de livrer aux pays pauvres les médicaments contre le sida à des conditions très spéciales. Il le raconte dans son dernier livre (voir cette rubrique du 12 avril). Peut-être qu'une visite dans l'un des pays les plus déshérités du monde pourrait le convaincre que l'ouverture illimitée du marché européen à leurs productions agricoles n'est pas la voie appropriée pour les aider. Ces pays sont menacés par la famine et ils ont absolument besoin de reconstituer, avec patience et avec notre aide, une agriculture de subsistance qui leur permette de se soustraire progressivement à la dépendance alimentaire permanente et de reconstruire une société viable, telle qu'elle existait autrefois dans leurs civilisations. L'accès totalement libre au marché agricole européen va dans le sens opposé. Les multinationales du secteur alimentaire et le grand commerce international, avec parfois la complicité de grands propriétaires terriens et de notables locaux, amèneraient les paysans à modifier leurs cultures, ou bien ils les chasseraient de leurs terres, afin de mettre en place la monoculture pour l'exportation, en supprimant toute perspective d'autonomie alimentaire future et en détruisant le patrimoine génétique local. Ce ne serait pas une règle générale dans tous les pays pauvres et pour tous les produits; mais le mécanisme est connu.

Le cas du riz. Prenons le cas du riz. Voici l'argumentation du Commissaire: " la peur d'une invasion de notre marché par les exportations de riz des pays pauvres était disproportionnée. Les pays pauvres concernés produisent moins qu'ils ne consomment et leurs faibles exportations ne comptent que pour 0,02 % du total des importations de riz européennes. Il faudra plusieurs années pour que ces exportations, attirées par des prix européens plus élevés, finissent par représenter un montant significatif." J'en tire deux conclusions. La première est que les pays en question ont besoin de leur riz, il est même déjà insuffisant, mais l'attrait du marché européen les amènera à l'exporter; ils auront un peu plus d'argent, qui toutefois n'ira pas aux petits paysans mais au commerce et aux multinationales, et parfois à la classe politique locale. La dépendance alimentaire de ces pays deviendra encore plus écrasante si leur riz est exporté. Deuxième conclusion: en quelques années, le volume de leurs exportations deviendra significatif; or, comme le disait Molière, "le temps ne fait rien à l'affaire", dans ces matières, il faut se situer dans la durée. Quelques années, c'est demain.

Pascal Lamy n'a pas ignoré la thèse selon laquelle, en agriculture, le libre accès illimité au marché européen ne serait pas dans l'intérêt des pays pauvres "dans la mesure où il les encouragerait à orienter leur agriculture vers l'exportation et non vers la satisfaction de leurs besoins intérieurs". Il la cite, mais il l'écarte parce que "c'est précisément le genre de critique adressée au sein de l'OMC aux mécanismes de la PAC encourageant les exportations de produits agricoles européens". À mon avis, c'est un faux raisonnement; il faudrait au contraire en conclure que l'UE doit cesser elle-même de subventionner ses exportations vers les pvd de produits qui font concurrence aux productions locales. Il est arrivé que l'Union finance des projets ambitieux d'élevage dans un pays africain et subventionne en même temps les exportations de sa viande excédentaire dans le même pays, au détriment de la production locale. C'est le genre de pratique à éliminer.

Et comment contrôler que tous les produits en libre accès soient effectivement originaires des pays les moins avancés? Pascal Lamy souligne évidemment que l'ouverture du marché doit "bénéficier à ceux auxquels il est destiné, et non à des petits malins qui feraient transiter leurs marchandises par ces pays pour les réexporter ensuite vers l'UE", mais l'expérience conseille de se méfier.

Le libre-échange pour tous menace les plus pauvres. L'UE a promis le libre-échange à tous les pays méditerranéens, au Brésil, à l'Argentine, à d'autres pays sud-américains. Le résultat sera la suppression des préférences en faveur des plus pauvres: à la fin de l'exercice, tout le monde (ou presque) bénéficiera du libre accès au marché européen. Mais sans préférences, les pays les plus pauvres seront marginalisés. Les Etats ACP commencent d'ailleurs à s'en préoccuper sérieusement; ils savent par exemple que le jour où l'UE aura totalement ouvert ses marchés de la banane et du sucre, ils n'en exporteront plus un seul kilo.

Il faudrait rappeler aussi l'effet dévastateur que l'ouverture incontrôlée du marché de l'UE aurait sur l'agriculture européenne, sur l'environnement, sur l'équilibre territorial, sur les paysages et les traditions de notre vieux continent. Mais j'en ai déjà parlé à plusieurs reprises (la dernière fois dans cette rubrique du 22 mars). La conclusion est toujours la même: dans le secteur agricole, c'est le principe même du libre-échange qui est mal approprié. Les devoirs de l'UE à l'égard des pays pauvres sont incommensurables, et l'initiative "Tout sauf les armes" est positive, mais avec des corrections. (F.R.)

 

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