Chirac ou de l'optimisme. Le président français Jacques Chirac a partiellement contesté l'orientation des réformes de la politique agricole commune (celle de 1992, celle de 1999 et celle à venir), en affirmant que la réduction des prix garantis est en bonne partie responsable des dérives qui nous ont apporté la maladie de la vache folle et les autres désastres qui, depuis quelques mois, perturbent dramatiquement l'Europe. Son raisonnement est simple: la baisse des prix garantis a diminué les revenus agricoles et n'a été que partiellement compensée par les aides directes; pour maintenir leur niveau de vie, les paysans n'ont eu d'autre choix que d'augmenter la productivité en réduisant leurs coûts; d'où le recours aux farines animales, moins chères que les aliments traditionnels pour l'élevage, et à d'autres mesures poursuivant le même objectif, avec les répercussions qu'on sait sur l'environnement, sur la qualité et la sécurité des produits, sur le bien-être animal. Et le président a laissé entendre que la France rejettera toute réforme de la Pac qui réduirait les garanties pour les agriculteurs et compromettrait la capacité exportatrice de l'UE.
Cette interprétation chiraquienne est trop optimiste sur la nature humaine; elle présuppose que si les prix avaient été suffisamment rémunérateurs, les paysans auraient moins produit, sans s'efforcer de profiter au maximum des subventions à l'exportation et de l'intervention. Les faits ont prouvé qu'il n'en est rien.
L'eau du robinet devenue imbuvable. Les excédents historiques qui, en leur temps, ont amené la Pac au bord de la faillite ont surtout été provoqués par le mécanisme de l'intervention automatique, par lequel l'UE "retirait du marché" les excédents pour les stocker ou les détruire. Une partie des agriculteurs n'était plus à l'écoute des besoins et des désirs des consommateurs, abandonnait les variétés moins rentables et produisait directement pour l'intervention, en gonflant la production sans se préoccuper ni de la qualité ni des débouchés, ni des atteintes à l'environnement. C'était ça, le scandale. Les chutes brusques des prix ont presque toujours été provoquées par le poids des excédents. Les produits de qualité n'ont jamais souffert de surproduction et ont toujours été vendus à des prix bien supérieurs aux "prix garantis". Ce qu'il faut faire, c'est supprimer le caractère automatique des mécanismes d'intervention, afin d'amener les agriculteurs à produire pour le marché, en harmonie avec la nature et en suivant la demande des consommateurs. L'intervention publique ne doit être qu'un filet de sécurité, tel qu'il avait été conçu par Sicco Mansholt, à utiliser dans des circonstances particulières (comme actuellement dans le secteur bovin), et doit avoir comme contrepartie rigoureuse le respect des normes environnementales par les producteurs. Nous en sommes loin, il suffit de parcourir, dans notre bulletin du 17 mars, p.11, l'arrêt accablant de la Cour de justice sur la pollution par les nitrates en Bretagne (région française, ce que le président Chirac n'ignore sans doute pas) pour constater que l'agriculture intensive est parfois plus polluante que l'industrie chimique: l'eau du robinet est devenue imbuvable dans plusieurs zones de la région et les premières victimes sont les habitants.
Le pas supplémentaire de Franz Fischler. Ce qui précède n'a aucun rapport avec les événements qui perturbent en ce moment le monde agricole et imposent la solidarité européenne en faveur des éleveurs (les chefs de gouvernement l'ont reconnu à Stockholm), et qui n'amoindrissent certes pas la nécessité de réformer la Pac dans le sens indiqué; au contraire, ils la renforcent. Le commissaire à l'agriculture, Franz Fischler, abonde dans ce sens; il estime même que "cette crise grave pourrait devenir une chance", si elle suscite et provoque les transformations nécessaires, qu'il a ainsi résumées: nous devons agir en harmonie avec la nature et pas contre elle ("nous ne devons pas faire des vaches des cannibales"), nous devons accepter de payer un prix équitable pour des produits sûrs et de qualité, nous devons savoir utiliser l'agriculture et la sylviculture pour produire de l'énergie et pour d'autres usages non alimentaires, nous devons orienter la Pac en fonction des consommateurs, nous devons reconstituer les cycles naturels que nous avons brisés, nous avons une responsabilité sociale à l'égard de nos agriculteurs. M.Fischler a même ajouté une nouvelle couleur au tableau de la nouvelle agriculture qu'il dessine: la responsabilité globale de chacun à l'égard de toute l'agriculture européenne. Il a dit: "chaque pays doit assumer sa part de responsabilité pour l'ensemble". Ce qui implique la fin, au sein du Conseil Agriculture, de la mentalité selon laquelle chaque délégation nationale défend "son" agriculture. Le même intérêt et un niveau analogue de protection doivent s'appliquer à la viande bovine comme aux fruits et légumes, aux agrumes comme au sucre, au riz comme aux céréales et au lait. En d'autres mots, c'est la notion d'une agriculture "européenne" qui doit s'imposer.
Il reste à M.Fischler un dernier pas à accomplir: reconnaître que l'expansion des échanges mondiaux n'est pas, pour l'agriculture, une priorité. Au contraire, une partie non négligeable du commerce agricole international est inutile, voire préjudiciable. La véritable aide aux pays sous-développés ne consiste pas à les pousser à développer la monoculture pour l'exportation, mais au contraire à produire pour nourrir leur population en brisant progressivement leur dépendance à l'égard des importations, qui est la pire des dépendances. Et les transports d'animaux vivants sont trop souvent une honte pour l'humanité. Mais il y a trop d'intérêts en jeu pour que cette vérité soit reconnue.
Une mauvaise nouvelle… Le rapport ad hoc de la Commission européenne prouve que la possibilité de remplacer les farines animales (désormais interdites) en intensifiant la production de protéines végétales est, du moins pour le moment, purement théorique car elle est économiquement absurde. Il faudra plutôt, pour couvrir le déficit d'alimentation animale, augmenter les importations de farines de soja en provenance des pays tiers (voir notre bulletin des 19/20 mars p.12). C'est une mauvaise nouvelle dont il faut prendre acte. La Commission a analysé quatre options pour l'expansion de la production européenne de protéines végétales, et le résultat est à peu près équivalent: la solution "européenne" coûterait dans un cas environ 1270 euros la tonne, dans un autre 970 euros, un peu moins en choisissant une troisième option mais les quantités seraient très limitées. Alors que le prix d'une tonne de tourteaux de soja importée revient à environ 220 à 230 euros et que les disponibilités mondiales de farine de soja sont abondantes! Les besoins supplémentaires de l'UE pour remplacer les farines animales se situent entre un million et un million et demi de tonnes de tourteaux; faites le calcul du coût de la "solution européenne", et vous verrez que ce serait une folie. En outre: a) les importations supplémentaires de tourteaux de soja nécessaires pour couvrir le déficit ne correspondraient qu'à 5% environ des importations actuelles (qui dépassent les 28 millions de tonnes par an); b) le développement de la production européenne de protéines végétales pourrait créer des difficultés par rapport aux engagements souscrits par l'UE à l'OMC et par rapport à l'accord de Blair House.
…qui n'est pas définitive. La cause est alors entendue? Les grandes espérances de relancer en Europe la production de protéines végétales afin d'éliminer pour toujours les farines animales qui ont provoqué la maladie de la vache folle et ont porté un coup à la civilisation européenne n'étaient-elles qu'une illusion? Il est impossible de renoncer au "gel des terres" tel qu'on le connaît actuellement et de le remplacer par l'alternance des cultures qui était connue et pratiquée par nos ancêtres ? Allons-y doucement. La Commission reconnaît, dans son rapport, que si les prix mondiaux des tourteaux de soja augmentaient, les données du problème seraient modifiées. Et surtout j'estime que le calcul fondé exclusivement sur le coût financier néglige trop d'autres facteurs: a) l'expansion de la culture de colza, tournesol, pois, féveroles, luzerne et soja serait favorable à la biodiversité; b) l'augmentation des importations de tourteaux de soja porterait le déficit européen de matières riches en protéines pour l'alimentation animale à 75%; c) la culture des pois est positive pour l'environnement: ils n'ont pas besoin d'azote, sont économes en eau et nécessitent peu de traitements chimiques; d) la féverole présente aussi de nombreux avantages; e) les prix mondiaux des protéagineux sont en hausse.
Certes, il faut éviter que l'opération se transforme en une chasse aux subventions. Il y a quelques années, lorsque l'Europe avait essayé de développer sa culture de soja, des fraudes colossales avaient été organisées, fondées sur la déclaration de productions inexistantes, remplacées en réalité par du soja importé des Amériques. Mais si les contrôles sont sérieux, un plan viable à moyen terme pourrait vraisemblablement être élaboré. L'Europe ne peut pas se résigner à rester dépendante dans la proportion de 75%, alors que les produits appropriés poussent sur nos terres et sont connus et cultivés depuis des siècles.
L'indispensable cohérence. La Commission européenne a approuvé cette semaine trois plans d'action pour enrayer la chute dramatique de la biodiversité en Europe (la moitié des espèces de papillons européens a déjà disparu). La plan spécifique à l'agriculture demande que l'activité agricole couvre l'ensemble du territoire, et que cette activité soit "économiquement viable et socialement acceptable", et invite à préserver les variétés et races locales et traditionnelles. Une remarque particulière concerne l'étendue des "zones humides", qui a été réduite de 60% (pourcentage impressionnant). Nous ne doutons pas que la Commission dans son ensemble, en adoptant ces "plans", ait pris conscience de la nécessité de la cohérence entre ses diverses politiques: la politique agricole en premier lieu, mais aussi la politique commerciale. On en revient toujours là: l'ouverture totale aux importations extérieures est rigoureusement incompatible avec la sauvegarde de la biodiversité en Europe. Par exemple, le sauvetage de ce qui subsiste des zones humides dépend étroitement du maintien de la production européenne de riz. Parler de libre concurrence intégrale avec des producteurs d'autres continents dont le niveau de vie n'est pas comparable à celui de nos pays, ou qui disposent d'étendues de terres illimitées, ou qui ne se soucient pas des exigences environnementales ni de la sécurité des produits, relève de la bêtise, ou de l'ingénuité, ou de la mauvaise foi. Ou des trois à la fois. (F.R.)