Strasbourg, 17/01/2001 (Agence Europe) - Le Parlement européen « demande aux Etats membres faisant partie de l'Otan de proposer un moratoire sur l'utilisation d'armes à l'uranium appauvri en application du principe de précaution», dans une résolution adoptée mercredi à Strasbourg à l'issue d'un débat sur le « syndrome des Balkans ». Le paragraphe préconisant un moratoire, soutenu essentiellement par les socialistes, a été adopté par 339 voix pour, 202 contre et 14 abstentions. La plénière a, en revanche, rejeté à large majorité les amendements des groupes Gauche unitaire et des Verts qui demandaient l'interdiction de la fabrication et des essais de ces armements.
Sans se prononcer sur l'opportunité du moratoire, le Haut Représentant pour la Politique étrangère de sécurité commune, Javier Solana, a invité à la prudence en ouvrant le débat en plénière. Il n'y a pas encore de liens scientifiquement avérés entre les symptômes développés par les militaires qui ont servi dans les Balkans et l'utilisation de munitions à l'uranium appauvri, mais toute la transparence sera faite dès que des informations plus complètes seront disponibles, a-t-il expliqué en substance.
Les parlementaires du centre-droit ont abondé dans le même sens en demandant, comme le Danois Bertel Haarder (ELDR), que les études sur les effets de l'uranium appauvri soient « absolument scientifiques, afin éliminer tous les doutes », ou comme le Portugais Luís Queiro (UEN), qui a souhaité que la lumière soit faite « avec sérénité ». Divisés sur la question du moratoire, les députés du PPE ont plaidé plutôt pour une formulation suggérant que l'Otan « envisage d'autres munitions jusqu'au moment où les résultats des enquêtes sur l'uranium appauvri seront connus ». L'ancien général Philippe Morillon (UDF, Français) et la conservatrice britannique Caroline Jackson se sont quant à eux clairement opposés à l'idée du moratoire tant que la corrélation entre les opérations en ex-Yougoslavie et les cas de leucémie n'a pas été confirmée. En tout état de cause, a relevé Philippe Morillon, « le débat montre que l'on ne peut pas rêver de guerre propre », car la guerre implique toujours la mort et ne "ne peut être que le dernier recours". Le moratoire a été défendu au contraire par la gauche et les Verts au nom du principe de précaution. « Tant que nous n'aurons pas de preuves scientifiques de l'innocuité de l'uranium appauvri, nous devons imposer un moratoire », a estimé la sociale-démocrate allemande Dagmar Roth-Behrendt, en renversant la charge de la preuve. Il « ne s'agit pas de forcer le principe de précaution, mais de comprendre d'abord ce qui se passe, dans une affaire qui n'est plus seulement militaire, mais civile », a souligné au nom du groupe socialiste Pasqualina Napolitano. Le Belge Paul Lannoye, co-président du groupe des Verts, a souligné notamment que la directive européenne de 1998 sur la gestion des déchets radioactifs prévoit que des déchets du type de l'uranium appauvri soient confinés, alors qu'ils ont été utilisés dans l'armement et disséminés dans les Balkans. Il a rappelé que son groupe avait déjà émis des doutes sur la radioactivité des munitions à l'uranium appauvri en avril 1999, sans susciter de réaction, ni au Parlement européen, ni à l'Otan. Hormis les communistes, les parlementaires se sont refusés à faire dans ce contexte le procès de l'intervention de l'Otan dans les Balkans. Javier Solana, ancien secrétaire général de l'Otan, avait fait à l'ouverture du débat un plaidoyer en faveur de l'intervention de l'Alliance Atlantique en Bosnie et au Kosovo, en insistant sur les appels lancés en 1994 et 1998 par le Parlement européen lui-même en faveur d'une intervention. « Beaucoup d'entre vous se souviendront des efforts du Parlement pour inciter les gouvernements européens à intervenir contre l'agression de Milosevic dans les Balkans », a-t-il souligné. La majorité des eurodéputés se sont insurgés contre cet amalgame. « Nous remercions les responsables politiques et militaires pour avoir lancé l'intervention dans les Balkans », mais « vérifier s'il y a un lien entre l'uranium appauvri et les symptômes constatés chez les soldats relève de la prudence et non d'un signe de faiblesse », a répliqué par exemple l'élu allemand de la CDU Elmar Brok au nom du PPE-DE. Dans la même ligne, l'élue des Democratici di sinistra Pasqualina Napolitano a remarqué au nom du groupe PSE « qu'il ne s'agit pas de réouvrir le débat sur l'intervention au Kosovo ». Seul le communiste français Francis Wurtz a estimé, au nom du groupe GUE qu'il préside, que « cette dure épreuve » doit amener l'Europe à revoir sa conception de la Pesc et ses relations avec l'Otan, pour ne plus « se laisser entraîner dans des conflits » en fonction des « options stratégiques américaines ». Selon lui, «pour l'Europe, la fin ne doit pas justifier les moyens ». Pour Francis Wurtz, cette « affaire dramatique » pose un « défi démocratique » « la liste est longue en effet, des silences coupables, des contrevérités, des mensonges par omissions auxquels se sont livrés aussi bien l'Otan que certains Etats membres ». Javier Solana a assuré qu'il considère « de notre devoir de faire tout le nécessaire pour donner toutes les informations » aux personnels militaires et civils qui ont travaillé dans les Balkans, en affirmant: « Nous sommes tous des démocraties. Nous n'avons rien à cacher. Notre but est de vous transmettre toutes les informations dont nous disposons ». « M. Solana nous annonce sa volonté de transparence, tant mieux. C'est nouveau », a ironisé M. Lannoye. « Je ne peux vous informer que sur des sujets que je connais », a répliqué Solana, en indiquant qu'il ne pouvait que s'en tenir pour l'heure aux informations que les gouvernements et l'Otan transmettront. Mais « dès qu'elles seront disponibles, nous vous les communiquerons », a-t-il assuré en soulignant que les résultats de la première réunion des experts médicaux militaires, organisée à l'Otan le 15 janvier, ont été diffusés sur le site Internet de l'Alliance.
La Commissaire européenne à l'environnement, Margot Wallström, et le président du Conseil, le secrétaire d'Etat suédois Lars Danielsson ont insisté de leur côté sur la responsabilité de l'Otan. « La question des risques pour les soldats qui ont servi dans les opérations de maintien de la paix dans les Balkans est en premier ressort de la responsabilité de l'Otan et des Etats participants », a souligné M. Danielsson. Il a toutefois rappelé que le Conseil Affaires générales abordera la question lors de sa réunion du 22 janvier prochain. Rappelant que la Commission n'a aucune compétence en matière d'armement, Mme Wallström a rappelé que l'exécutif européen a demandé à un comité d'experts scientifiques de rassembler toutes les informations disponibles sur le syndrome, afin d'évaluer les risques liés à une exposition à l'uranium appauvri. « Il faudra également évaluer l'effet « cocktail » des différents facteurs auxquels les soldats ont été exposés », a relevé la Commissaire devant la presse. Sur cette base, la Commission évaluera ce qu'elle a à faire pour protéger son personnel sur place et pour réorienter les actions à court et moyen terme menées dans le secteur de l'environnement dans le cadre du programme de reconstruction pour les Balkans. La Commission poursuivra également sa coopération avec les autres instances internationales, comme l'Otan, le Pnud et l'OMS, qui étudient la question, a-t-elle précisé. Une ligne qu'elle a défendue lors du débat sur ce thème à la Commission (voir EUROPE des 15/16 janvier p.6).