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Bulletin Quotidien Europe N° 13596
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N° 124

Le jardin et la jungle

Belle plume, argumentaire érudit et propos militant caractérisent les écrits du journaliste Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du journal Le Monde et cofondateur du site Mediapart. Et cet ouvrage, dont certaines assertions mériteraient d’être nuancées, ne le dément pas. Il tire son titre du propos malheureux tenu le 13 octobre 2022 à Bruges par l’ancien Haut Représentant de l’UE Josep Borrell. Dans son discours inaugural de la nouvelle Académie diplomatique européenne, l’Espagnol présentait l’Europe comme un jardin entouré d’une jungle, forcément menaçante. Et c’est cette caricature aux relents d’extrême droite que l’auteur s’attache à dénoncer, en soulignant combien elle est présente dans l’inconscient collectif. Avec des racines qui puisent dans les pages les plus sombres de l’histoire européenne – de l’esclavage au nazisme, en passant par le colonialisme – et des efflorescences que l’auteur identifie dans la politique anti-migratoire européenne, les théories du « grand remplacement » et du « choc des civilisations » ou encore le conflit au Proche-Orient.

« Tant que l’Europe et, avec elle, son expression politique, l’Occident, n’auront pas renoncé à leur désir de puissance, ils fédéreront contre eux le ressentiment de tous les peuples qui, depuis cinq siècles, ont fait l’amère expérience de leur domination. Car la jungle dont le discours de Bruges s’alarme n’est autre que la nôtre, produite par l’aveuglement de la conquête et de l’exploitation. Et loin d’être un modèle exemplaire, notre jardin fut le terreau des pires barbaries où, au nom d’identités supérieures à d’autres, fut commis le crime de génocide », écrit Plenel, appelant les Européens à rompre avec « cet imaginaire de supériorité et de puissance » et à refonder « une Europe soucieuse de la fragilité du monde et du vivant ». « Autrement dit, en promouvant un imaginaire radicalement alternatif, non seulement démocratique et social, égalitaire et humaniste, mais aussi écologiste, décolonial, féministe, anti-impérialiste, hospitalier, soucieux des minorités et des exclus, ne tolérant aucune discrimination, refusant de dicter sa loi au reste du monde », explique-t-il.

Rappelant que la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 souligne, dans un de ses considérants, la nécessité d’un « régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression », l’auteur estime que « cette disposition, qui légitime la résistance à l’injustice, résume la terrible contradiction qui fut alors léguée au monde, dans le malheur d’emblée subi par le peuple palestinien avec la Nakba, cet exode forcé de la majorité de la population arabe de Palestine ». « Par la reconnaissance d’Israël, l’Europe, et l’Occident avec elle, réparait le crime commis sur son continent contre le peuple juif, mais en rejetant le fardeau sur le dos d’un autre peuple, les Palestiniens. Dès lors, l’indifférence, qui avait permis le génocide, avait de tristes jours devant elle, mais vis-à-vis d’autres victimes », écrit-il.

Et d’ajouter, plus loin : « Tant que les gouvernants israéliens n’affronteront pas de face l’injustice originelle commise envers les Palestiniens, tant qu’ils s’entêteront à la prolonger et à l’accroître en occupant et en colonisant les territoires palestiniens (en violation notamment des résolutions adoptées par l’ONU depuis les annexions de 1967), tant qu’ils s’acharneront à refuser au peuple palestinien le droit de vivre dans un État souverain (en violation des accords d’Oslo de 1993), l’histoire piétinera et régressera. Comme en témoigne le martyre sans précédent subi par le peuple palestinien […], cette régression risque fort d’être illimitée. S’il en était besoin, les alliés d’Israël en ont eu eux-mêmes confirmation avec le vote, en pleine guerre, le 18 juillet 2024, à une écrasante majorité, par la Knesset, le Parlement israélien, d’une résolution refusant catégoriquement la création d’un État palestinien, qualifiée de ‘danger existentiel pour l’État d’Israël et ses citoyens’. Un vote en forme de camouflet pour les puissances occidentales et leurs litanies diplomatiques habituelles sur la ‘solution à deux États’ ».

Fustigeant « l’hypocrisie cynique des nations qui se sont arrogé le privilège de l’universel, du droit, du juste et du bien », Plenel dénonce le « fait incontestable que les actuels dirigeants français, européens et états-uniens n’ont pas accordé la même portée au droit international selon qu’il s’est agi du sort du peuple ukrainien ou de celui du peuple palestinien ». Et de poursuivre : « Face à l’agression russe contre l’Ukraine, une légitime cascade de rétorsions diplomatiques, de sanctions économiques et de soutiens militaires. Face à la guerre exterminatrice d’Israël contre la population gazaouie, au massacre de civils, notamment d’enfants, à la destruction de toute une société, aux ravages de la famine, à cet évident crime contre l’humanité afin de chasser les Palestiniens de leur terre, seulement de vagues appels à la retenue et de tardives actions humanitaires, mais aucun coup d’arrêt, bien au contraire, puisque l’armée israélienne a continué de bénéficier de l’aide occidentale, y compris militaire, et d’un soutien sans faille des États-Unis d’Amérique. Bref, le droit international ne se divise pas. On ne saurait soutenir le peuple ukrainien tout en abandonnant le peuple palestinien. Tout comme on ne saurait défendre la cause palestinienne en désertant la cause ukrainienne. Dans les deux cas, ce sont les mêmes principes qui sont en jeu et qui ne valent plus rien s’ils sont à géométrie variable. Seule cette ligne directrice pouvait construire un rempart face à Vladimir Poutine et à tous ses semblables, à la menace non seulement impérialiste, mais fasciste qu’il incarne. Et c’est à propos de Gaza qu’elle a été dramatiquement reniée ».

Selon Edwy Plenel, « l’injustice commise contre les Palestiniens, qui a accompagné la réparation du crime européen, a prolongé dans notre présent le ressort passé de la catastrophe mondiale, le colonialisme ». Et d’expliquer : « La colonisation ne civilise pas, elle ensauvage. Le ressentiment nourri par l’humiliation des populations dépossédées s’accompagne de l’enfermement des colons dans une posture conquérante, d’indifférence et de repli. L’engrenage est aussi redoutable qu’infernal, offrant un terrain de jeu idéal aux identités closes où la communauté devient une tribu, la religion un absolu et l’origine un privilège. Dès lors, accepter le fait colonial, c’est attiser le foyer redoutable d’une guerre des civilisations qu’illustre la radicalisation parallèle des deux camps, le suprémacisme juif raciste de l’extrême droite israélienne faisant écho à l’idéologie islamique du Hamas et de ses alliés, dans la négation de la diversité de la société palestinienne ».

Rappelant les propos du Martiniquais Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre - « L’Europe s’est refusée à toute humilité, à toute modestie, mais aussi à toute sollicitude, à toute tendresse. Elle ne s’est montrée parcimonieuse qu’avec l’homme, mesquine, carnassière homicide qu’avec l’homme. Alors, frères, comment ne pas comprendre que nous avons mieux à faire que suivre cette Europe-là » -, Edwy Plenel observe que « cette Europe qui a proclamé l’égalité naturelle, puis édicté l’universalité des droits piétinait et saccageait l’une et l’autre par le colonialisme et l’impérialisme [l’ouvrage de Fanon est écrit pendant la guerre d’Algérie : NDR], les déniant aux peuples et aux humanités qu’elle opprimait et exploitait ». Et il ajoute : « C’est cette imposture dévastatrice que la longue injustice faite à la Palestine par l’occupation et la colonisation de ses territoires depuis 1967, la ségrégation et la discrimination de son peuple qui en découlent, a perpétué jusque dans notre présent, diffusant au sein de la société israélienne un poison mortel pour les idéaux démocratiques dont témoigne l’ascension de forces juives d’extrême droite, aussi racistes que le sont des antisémites ».

Pour l’auteur, « la question coloniale recouvre la question française et, par la place qu’occupe la France en Europe, pèse avec une insistance particulière sur l’imaginaire européen ». « Plus que toutes les autres puissances impériales, la France est travaillée en profondeur par le présent de son passé colonial, structurant la relation qu’elle entretient avec le monde et façonnant le regard qu’elle porte sur elle-même. Comme un retour violent du refoulé, sa persistance et son insistance ont été mises en évidence par la réactivation, sous la présidence d’Emmanuel Macron, d’un colonialisme agressif et conquérant aux antipodes, en Nouvelle-Calédonie, dans le reniement des accords de décolonisation conclus après le massacre d’indépendantistes kanaks commis par les armées françaises sur l’île d’Ouvéa en 1988 », écrit Plenel.

« Tant que la France – et l’Europe avec elle – n’aura pas dénoué la question coloniale, elle restera à la merci des idéologies de l’inégalité (des races, des peuples, des cultures, des civilisations, etc.) que celle-ci a charriées et, par conséquent, des perditions politiques qu’elle a enfantées (impérialisme, racisme, antisémitisme, etc.). L’ascension politique de l’extrême droite française depuis le tout début des années 1980 – précisément la décennie de l’acmé de la crise calédonienne – tout comme l’hégémonie idéologique progressivement conquise par ses refrains identitaires – corrompant l’espace public, politique et médiatique – s’enracinent dans ce retard français, où un passé non liquidé n’en finit pas de nécroser le présent et de paralyser le futur », poursuit Edwy Plenel, avant d’affirmer : « Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre : l’énoncé qui a accompagné tous les combats des décolonisations vaut toujours. C’est en ce sens que l’avenir de l’Europe, à travers la politique coloniale française, se joue aussi jusqu’en Océanie, en Nouvelle-Calédonie. Soit la France persiste dans des logiques d’appropriation, de puissance et de domination, au risque d’être livrée en retour, au sein de son hexagone continental, à des politiques autoritaires, identitaires et racistes, soit elle saisit cette occasion pour se libérer elle-même de la question coloniale, en accompagnant l’indépendance en relation voulue par les indépendantistes de Kanaky et, dans ce cas, elle ouvre la voie à une renaissance qui l’élève et la relève, échappant aux régressions démocratiques et sociales qui, aujourd’hui, la blessent et la rabaissent. L’Europe ne conjurera les menaces identitaires et autoritaires qui l’assaillent qu’à la condition de regarder en face le passé colonial qui l’a durablement façonnée et de se libérer du présent colonial que la France y fait persister ».

« Comme c’est déjà le cas en Russie et en Hongrie, mais aussi en Inde, pays désormais le plus peuplé de la Terre, placé sous la coupe d’un pouvoir suprémaciste hindou, comme ce fut le cas en Pologne et au Brésil, comme [c’est le cas avec le retour de] Donald Trump à la présidence des États-Unis, comme c’est en cours de l’être en Italie avec Giorgia Meloni, l’arrivée de l’extrême droite à la tête des machineries gouvernementale et étatique met toujours en branle un engrenage dévastateur pour l’égalité et l’universalité des droits », rappelle aussi l’auteur.

Partout, ces forces ont déjà réussi à imposer un discours de fermeture à l’Autre, des programmes d’érection de murs et de barbelés, un arsenal de lutte contre les phénomènes migratoires, alors que « contrairement à ce que nous serinent le plus souvent [ces discours], l’Europe ne vit pas une crise migratoire, mais une crise de l’accueil ». « L’apocalypse migratoire est un récit fantasmagorique dont démographes et statisticiens de tous les organismes internationaux de référence, parmi lesquels Eurostat pour la Commission européenne, n’ont cessé de démontrer l’inanité », affirme Plenel. « Tandis que la Méditerranée est devenue un immense cimetière marin, notre continent se barricade, avec Frontex, derrière un mur répressif aussi dispendieux que barbare tant il accoutume au pire », poursuit-il, non sans rappeler que le budget de cette agence est passé de 19 millions d’euros en 2006 à plus de 845 millions en 2023, et qu’avec une enveloppe totale de 6,4 milliards d’euros pour la période 2021-2027, Frontex est, de toutes les agences européennes, la mieux dotée financièrement.

Et l’auteur de dénoncer à juste titre que « les obsessions sécuritaires » nous conduisent à nous habituer à « l’existence de camps en Europe où l’on enferme des personnes n’ayant commis aucun délit, mais simplement fait valoir un droit naturel, énoncé, par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, en son article 13 : ‘Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays’ ». Et Plenel d’ajouter : « C’est ainsi que nous nous accoutumons à l’indifférence à nos propres droits fondamentaux : au pouvoir absolu d’un État policier, à l’enfermement de mineurs au mépris des droits de l’enfance, aux entraves à la liberté d’aller et venir, aux régressions de la liberté d’expression et du droit de contestation, à la remise en cause du droit d’asile, du droit à la santé, du droit à l’éducation, du droit au logement, aux discours et aux actes xénophobes, à la criminalisation de la solidarité, au mépris de la vie humaine, à la déshumanisation de l’autre parce que, précisément, il est autre. En somme, à l’arbitraire de l’inégalité, au détriment de l’exigence d’égalité ». (Olivier Jehin)

Edwy Plenel. Le jardin et la jungle – Adresse à l’Europe sur l’idée qu’elle se fait du monde. La Découverte. ISBN : 978-2-3480-8324-2. 203 pages. 18,00 €

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