Le 14 décembre 2023, le Conseil européen a décidé de donner à la Géorgie le statut de pays candidat à l’adhésion à l’Union européenne (EUROPE 13314/1). Cette nouvelle a été éclipsée par la décision d’ouvrir les négociations d’adhésion avec l’Ukraine (ce qui fit débat, on s’en souvient) et avec l'État voisin, la Moldavie.
La Géorgie est beaucoup moins connue que les deux pays précités et, très probablement, que les États balkaniques. Elle est peu mentionnée dans les médias. L’on peut, sans risque d’erreur, affirmer que les citoyens européens actuels ne savent à peu près rien de la Géorgie. Pour ceux d’Europe occidentale en tout cas, elle n’est pas une destination touristique largement choisie.
Aux personnes qui résident ou séjournent dans la capitale de l’Europe (voire ailleurs en Belgique), une opportunité a été offerte, à partir d’octobre 2023, par l’association Europalia, qui organise, tous les deux ans, des événements relatifs à un thème ou un pays. Le programme avait été établi avec le ministère de la Culture, des Sports et de la Jeunesse de la Géorgie, à un moment où la perspective européenne du pays était encore floue. De l’exposition inaugurale consacrée à l’Avant-garde en Géorgie (1900-1936) à celle du Musée d’art et d’histoire (site du Cinquantenaire) qui rassemble des trésors impressionnants (et se visite jusqu’au 18 février prochain), en passant par des concerts polyphoniques, représentations théâtrales, films, spectacles de danse et rencontres littéraires, le calendrier aura été riche et attrayant. Le bilan des fréquentations d’Europalia-Géorgie sera intéressant à connaître. Au demeurant, c’est dans les 26 autres États membres de l’UE qu’une action d’information s’impose, non seulement sur le pays lui-même, mais aussi sur ses relations avec ses voisins autant que notre Union.
Petit pays de 3,7 millions d’habitants, ayant accès à la mer Noire et dont la superficie est recouverte de forêts à plus de 85%, la Géorgie a des frontières communes avec la Turquie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Russie. La présence humaine y fut très ancienne et s’y distingua par le travail de la pierre et du fer ainsi que la production de vin et, plus tard, de remarquables bijoux. Cette zone fut le théâtre de multiples invasions, guerres, divisions et unifications territoriales. L’instabilité des pouvoirs politiques n’empêcha pas l’éclosion d’une civilisation brillante. Si l’on excepte des épisodes grecs et romains, le pays eut toujours affaire à des belligérants venant de l’Orient. Mais à partir du 18e siècle, des annexions, partielles d’abord, complètes ensuite, furent réalisées par l’Empire russe, entraînant un relatif mélange des élites respectives.
À la faveur de la révolution d’Octobre, l’indépendance de la Géorgie fut proclamée en mai 1918. Toutefois, la jeune république fut envahie par les troupes soviétiques en février 1921. L’année suivante, Joseph Staline, un Géorgien, arriva à la tête de l’URSS, réprima l’opposition anticommuniste, mais fit de son pays d’origine un lieu de vacances pour la nomenklatura. En 1953, l’Ukrainien Krouchtchev lui succéda, sans pour autant libéraliser le régime, qui réprima les émeutes géorgiennes hostiles à celui-ci.
La dislocation de l’URSS aidant, la Géorgie proclama à nouveau son indépendance en avril 1991, mais les séparatistes d’Ossétie du Sud proclamèrent la leur en novembre. L’Abkhazie fit ensuite sécession aussi, au terme d’une guerre civile. Dans les deux cas, ces mouvements étaient soutenus par la Russie. Tout cela minait aussi le consensus politique interne. Le Président Chevardnadze, ancien chef du parti communiste national, fut destitué en 2003 (« révolution des Roses »). Son successeur, Michaël Saakachvili, se rapprocha de l’Occident et des pays arabes. La Géorgie demanda son adhésion à l’OTAN. Les tensions sécessionnistes précitées s’exacerbèrent, Moscou s’efforça de russifier l’Ossétie du Sud et intervint militairement en août 2008. La France, alors présidente du Conseil de l’UE, joua un rôle médiateur et parvint à mettre d’accord la Russie et la Géorgie sur un plan de paix que Poutine ne respecta pas, au point que les relations diplomatiques furent rompues entre Tbilissi et Moscou. En 2008 encore, au sommet de l’OTAN à Bucarest, il fut déclaré que le pays avait « vocation à rejoindre l’Alliance atlantique ». Actuellement, l’indépendance des deux entités sécessionnistes n’est pas internationalement reconnue, mais elles sont de fait contrôlées par la Russie, non par la Géorgie.
L’Union européenne s’intéressa à la Géorgie après son retour à l’indépendance. Un accord bilatéral de partenariat et de coopération fut signé en 1999. Dix ans plus tard, la Géorgie commença à participer au Partenariat oriental de l’UE. Un accord sur la politique de sécurité et de défense commune prit effet en 2014 ; l’on vit arriver des militaires géorgiens au Mali et en République centrafricaine. Un accord d’association (signé aussi avec l’Ukraine et la Moldavie) entra en vigueur en juin 2016. Depuis cette époque, sûrement, l’opinion publique géorgienne est favorable à des adhésions à l’Union européenne et à l’OTAN, projets figurant d’ailleurs dans la constitution nationale. Ce consensus n’empêche pas une instabilité politique nourrie par de vives tensions entre la majorité et l’opposition.
En 2022, l’agression russe contre l’Ukraine fut le détonateur. Quatre jours après celle-ci, le 2 mars, la Géorgie demanda son adhésion à l’UE. Le 23 juin, le Conseil européen reconnut prudemment la « perspective européenne » de cet État. Douze priorités furent énoncées comme préalables à un possible statut de pays candidat à l’adhésion. Trois d’entre elles sont à présent complètement remplies. Les contacts s’intensifièrent entre la Commission et les autorités géorgiennes. En avril 2023, un plan d’action fut approuvé par le gouvernement. Le 8 novembre la Commission adopta un important rapport de 120 pages sur les progrès accomplis et tout ce qui devait encore être fait, c’est-à-dire beaucoup : luttes contre la polarisation politique, la désinformation, la corruption, réformes institutionnelles, électorales et judiciaires, protection de la liberté des médias et de l’engagement de la société civile, désoligarchisation, stratégie pour les droits humains et, last but not least, alignement complet sur la politique étrangère et de sécurité commune de l’UE, la Géorgie ayant participé aux condamnations internationales de la Russie et de la Biélorussie, mais pas aux sanctions. Malgré ces lacunes, la Commission, sur cette base, mais à condition que les mesures adéquates fussent prises, proposa le statut de candidat (EUROPE 13288/1).
Un statut de candidat ne mène pas nécessairement à l’adhésion, la Turquie est bien placée pour le savoir. Les géographes situent la Géorgie en Asie, comme l’île de Chypre. Elles ont en commun un territoire divisé. Cela n’a pas empêché l’adhésion de Chypre, mais l’enjeu géorgien est plus complexe. Une adhésion à l’UE, et a fortiori à l’OTAN serait mal reçue par le pouvoir russe, fût-il devenu plus souple ; elle renforcerait le sentiment d’encerclement bien connu. En s’aventurant dans le Caucase, région non pacifiée, l’Union européenne aurait, en cas d’adhésion effective de la Géorgie, de nouvelles frontières extérieures à gérer, une clause de défense mutuelle (article 42 TUE) d’application plus vaste et peut-être d’autres demandes d’adhésion d’origine asiatique à traiter. Et comment réagirait la Turquie ?
Il est certes important d’aider la Géorgie et de travailler sur le respect des critères pour entrer au sein de l’Union, mais il serait au moins aussi pertinent d’effectuer une solide étude « coûts-bénéfices » prenant en compte les intérêts géopolitiques à long terme de l’Union elle-même.
Renaud Denuit