Les ministres de l’Agriculture des pays de l’Union européenne ont préconisé, mercredi 2 mars, l’adoption de mesures de marché et de mesures visant à libérer le potentiel de production agricole, ceci afin d’éviter une trop grande perturbation des marchés agricoles en raison de l’invasion russe en Ukraine (EUROPE 12901/8).
Julien Denormandie, le président en exercice du Conseil Agriculture, a d’abord fait état de la « solidarité » témoignée par les ministres vis-à-vis de « nos partenaires ukrainiens ». Le ministre français a ainsi souligné le souhait des ministres d’accentuer l’aide alimentaire « pouvant être apportée à nos amis ukrainiens ».
« Il faudra assurer cette aide alimentaire et cette mission nourricière de l’Europe pour que les cultures soient à un niveau suffisant pour faire face à la demande alimentaire européenne et mondiale », a-t-il déclaré devant la presse.
Mesures à court et moyen termes. M. Denormandie a tiré trois conclusions du débat des ministres de l'Agriculture en visioconférence :
- les groupes d’experts doivent travailler sur les soutiens pouvant être apportés (les experts dans le cadre du mécanisme européen de préparation et de réaction aux crises de sécurité alimentaire et les groupes de haut niveau dans les secteurs du porc et de la volaille) ;
- la Commission européenne travaille à la mise en œuvre de « mesures exceptionnelles de marché qui doivent être finalisées » ;
- tout devra être fait pour « libérer le potentiel de production agricole » dès la campagne actuelle (protéines, pour l’alimentation du bétail, notamment).
À ce titre, plusieurs pays de l’UE ont demandé de pouvoir utiliser des jachères pour y faire des productions de protéines. La Commission doit encore en discuter en interne avant de faire des propositions, selon M. Denormandie.
Le Conseil 'Agriculture' du 21 mars pourra, selon le ministre français, finaliser un certain nombre de décisions.
D'ici là, les trois mesures citées devraient être évoquées lors du prochain comité spécial agriculture (CSA), lundi 7 mars. L'objectif est de « prendre des décisions de manière rapide », a indiqué M. Denormandie.
Les instances internationales seront mobilisées également, a dit le ministre français, qui a cité l'AMIS (Agricultural Market Information System) ou encore le G7, le G20 et la FAO.
Enfin, a résumé M. Denormandie, les ministres ont insisté sur le besoin « d'asseoir la souveraineté agroalimentaire européenne ». La Commission a indiqué qu'elle allait évaluer les stratégies (‘de la ferme à la table’ et ‘biodiversité’) « au regard de cet objectif politique visant à accroître la souveraineté alimentaire », a poursuivi le ministre.
Janusz Wojciechowski, le commissaire à l’Agriculture, a indiqué qu’il allait examiner les mesures de marché possibles, comme le stockage privé (notamment pour la viande porcine) et « la réserve de crise est aussi une possibilité ». Les stratégies ne peuvent pas être laissées de côté, mais « si les objectifs sont mis à mal, s’il faut rectifier le tir, nous le ferons », a-t-il assuré.
Le débat entre ministres a montré le besoin de fournir une aide alimentaire à l'Ukraine, ce qui, selon M. Denormandie, sera examiné en coopération avec le Conseil 'Affaires étrangères'.
Pour ce qui est de la situation du marché dans l'UE, les ministres ont évoqué les problèmes suivants, dont certains existaient déjà avant la guerre déclenchée par la Russie : - les difficultés à attendre s’agissant de l'importation d'aliments pour animaux (en particulier le maïs) ; - les soucis en ce qui concerne l'exportation de viande de porc (et de volaille) ; - les difficultés pour l'importation d'engrais et de gaz pour produire des engrais (et l'impact sur la sécurité alimentaire) ; - la nécessité, pour la Commission, de jouer un rôle actif dans les forums internationaux pour atténuer la crise.
Certains États membres ont demandé des mesures de marché, dont la réserve pour les crises agricoles, les articles 219 et 222 du règlement sur l’organisation commune des marchés (OCM) ou encore des aides d'État.
Quelques pays ont demandé plus de flexibilité dans les règles d'embauche des travailleurs saisonniers (car beaucoup viennent d'Ukraine).
Certains ministres ont estimé que les plans stratégiques de la politique agricole commune (PAC) devraient être adaptés pour tenir compte de la situation actuelle.
Afrique et Proche-Orient. Les ministres de plusieurs pays (Espagne, Allemagne) ont mentionné les risques de pénuries touchant des pays d'Afrique ou du Proche-Orient, qui dépendent fortement des céréales russes et ukrainiennes.
L'eurodéputé Martin Häusling (Verts/ALE) a lui aussi estimé que les pays d'Afrique de l'Est et du Proche-Orient sont encore plus menacés de pénurie de céréales que les pays de l’UE. « L'Europe doit apporter son aide, mais aussi repenser sa propre consommation de fourrage », a-t-il conseillé.
Très dépendants des livraisons de la Russie et de l’Ukraine, l’Algérie, l’Égypte, le Liban, la Syrie ou le Yémen craignent des pénuries de céréales après les arrêts de livraison et la hausse des prix.
Des « plans d'urgence ». Les organisations COCERAL, FEDIOL et FEFAC considèrent qu'il est essentiel « d'aborder les questions pratiques immédiates pour les navires arrivant en Europe en provenance d'Ukraine et d'anticiper les impacts négatifs potentiels pour les chaînes d'approvisionnement en denrées alimentaires et en aliments pour animaux ». Ces organisations soulignent le besoin urgent de mettre en place « des plans d'urgence » qui aideront à atténuer la perte de 'l'origine mer Noire' pour ces produits.
La région de la mer Noire représente un approvisionnement important en céréales et en produits oléagineux pour le marché mondial. L'Ukraine exporte 60 millions de tonnes de céréales dans le monde.
Pour la campagne de commercialisation en cours, il était prévu que l'Ukraine exportât environ 33 millions de tonnes de maïs et 24 millions de tonnes de blé. Pour l'Europe, le maïs représente le principal produit importé d'Ukraine (11 millions de tonnes par an).
Lien vers le document de la Présidence française du Conseil pour la discussion des ministres de l'Agriculture : https://aeur.eu/f/ki (Lionel Changeur)