« Dommage », terme utilisé par l'eurodéputé français Stephane Séjourné (Renew Europe), est sans doute celui qui résume le mieux le débat sur les priorités sur la Présidence slovène du Conseil de l’UE au Parlement européen, en présence du Premier ministre, Janez Janša, mardi 6 juillet.
Si les députés européens ont soutenu les priorités de la Présidence slovène - reprise et relance, autonomie stratégique, union de la santé, transition numérique et écologique, conférence sur l’avenir de l’UE, renforcement de l’État de droit, Balkans occidentaux, etc. -, ils ont aussi souligné leurs inquiétudes concernant la situation de l’État de droit dans le pays (EUROPE 12753/3), au point d'en faire le point principal de la discussion de 2h30.
« C’est dommage, car je distingue des priorités très constructives et la situation politique d’un pays qui se revendique de plus en plus ouvertement illibéral », a expliqué M. Séjourné. Selon lui, si le PE soutient la Présidence sur le fond, il restera vigilant pour ce qui est des valeurs européennes.
Même Manfred Weber (allemand), président du groupe PPE dont fait partie Janez Janša, a appelé la Slovénie à nommer « sans attendre » les procureurs slovènes au sein du Parquet européen (EPPO).
« On ne veut pas d’autres rapports (sur l’État de droit) de la Commission, mais qu’elle agisse et dise si oui ou non il y a un problème en Europe », a-t-il aussi souligné.
Alors que deux députés européens S&D ont été la cible de critiques du Premier ministre slovène pour avoir posé sur une photo avec des juges, lors de la rencontre entre le gouvernement et la Commission le 1er juillet (EUROPE 12754/1), Iratxe Garcia Perez (S&D, espagnole) a appelé à la tolérance. « Cela n’est pas de bon augure. Le respect est nécessaire », a-t-elle souligné. Elle a aussi demandé à la Slovénie de respecter la vérité en protégeant les médias.
Pour Ska Keller (Verts/ALE, allemande), « une campagne de dénigrement de la société civile et des médias n’est pas le type d’acte que l’on attend d’un gouvernement européen ». « La démocratie dans une version illibérale est un danger », a-t-elle prévenu.
Le député néerlandais Malik Azmani, pour Renew Europe, et l'Allemand Martin Schirdewan, pour La Gauche, ont été les plus virulents. M. Azmani a demandé à M. Janša s’il voulait « faire partie d’un sinistre club qui n’apprécie pas la liberté des médias, l’indépendance du judiciaire et le respect des droits des LGBTI ».
« L’État de droit, c’est particulièrement important pour nous. Arrêtez de harceler les journalistes et les juges et de nommer vos amis politiques au sein de la police. Nommez des procureurs pour l’EPPO », a-t-il énuméré, prévenant que le PE demanderait au Conseil de l’UE de ne pas approuver les fonds européens avant que cela ne soit fait.
De son côté, Martin Schirdewan a rappelé que des médias et une justice libres étaient « indispensables » dans une démocratie. « Trump n’est pas un modèle de démocratie, il doit être un avertissement pour nous. On ne doit pas suivre un tel exemple », a-t-il ajouté, alors que M. Janša a soutenu longuement l’ancien président américain.
Les eurodéputés en Slovénie à l'automne
La présidente du groupe de suivi de la démocratie, de l'État de droit et des droits fondamentaux du PE, Sophie In ’t Veld (Renew Europe, néerlandaise), a annoncé la visite, à l’automne, du groupe en Slovénie, invité par le gouvernement.
Devant les députés et la presse, M. Janša a une nouvelle fois expliqué que son pays travaillait à la nomination des juges pour l’EPPO, espérant que le processus soit conclu à l’automne. Il a aussi appelé les pays qui ne font pas partie du Parquet européen à y prendre part. « Je suis désolé que toute l’Europe se concentre sur deux procureurs délégués. Personne ne se demande pourquoi certains États membres ne participent pas au Parquet et participent tout de même aux fonds européens », a-t-il ajouté.
Le Premier ministre a aussi souligné son désaccord avec certaines critiques concernant la liberté des médias dans son pays, rappelant qu’il était le dernier journaliste à avoir été en prison à cause de ce qu’il avait écrit. « Il n’y a aucune répression vis-à-vis des médias et des journalistes », a-t-il ajouté. Et de conclure que « sans État de droit, il n'y a pas d’Union européenne, c’est tout à fait évident ».
Un discours qui se heurte toutefois aux voix des représentants de la société civile, dont certains ont justement été auditionnés par le Parlement en mars (EUROPE 12672/6).
Deux militants slovènes, Jasa Jenull et Tea Jarc, étaient à Strasbourg ce mardi. Tous deux sont impliqués dans l'organisation des manifestations à vélo qui ont récemment rassemblé, à Ljubljana, des milliers de personnes demandant la démission du gouvernement.
Ils se tenaient au pied du Parlement une heure avant l'intervention de M. Janša et, en compagnie d'eurodéputés emmenés par l'Allemand Daniel Freund (Verts/ALE), ont appelé le Parlement à protéger l'État de droit en Slovénie.
« La situation en Slovénie ne fait qu'empirer avec, chaque semaine, une nouvelle loi adoptée. Maintenant, ils veulent même privatiser l'accès à l'eau ! Et les gens sont de plus en plus effrayés. Ceux qui osent s'exprimer sont attaqués par les médias privés détenus par le parti au pouvoir. Nous nous dirigeons vers une nouvelle Hongrie », a indiqué à EUROPE Jasa Jenull, arborant sur sa chemise le signe de ralliement des manifestants à vélo.
70% des Slovènes veulent des élections anticipées et le gouvernement jouit aujourd'hui de moins de 40% d'opinions favorables, a insisté M. Jenull, précisant que, depuis plus d'un an, des manifestations ont lieu tous les vendredis, sous la menace d'amendes.
« Nous attendons des Européens qu'ils ne pensent pas seulement politique et diplomatie, mais qu'ils considèrent ce que l'UE représente vraiment. La démocratie, l'État de droit et la liberté d'expression. Et si l'UE ne protège pas cela dans l'un des États membres, je ne vois pas quel est son intérêt, si ce n'est l'intérêt économique, qui n'est pas le principal objectif de l'UE, selon moi ». (Camille-Cerise Gessant avec Agathe Cherki)