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Bulletin Quotidien Europe N° 12743
REPÈRES / RepÈres

Biélorussie, le dictateur doit tomber !

Celui que l’on surnomme le dernier dictateur d’Europe, ou encore le Staline biélorusse, est notre proche voisin ; son pays a des frontières communes avec trois États membres de l’Union européenne : la Pologne, la Lettonie et la Lituanie. L’Union a certes une politique de voisinage et des crédits à cette fin, mais au sein du Partenariat oriental, la Biélorussie est de longue date le mouton noir ; elle l’est aussi pour le Conseil de l’Europe, qui ne lui a toujours pas ouvert ses portes. La Biélorussie est le seul pays d’Europe à maintenir la peine de mort dans son droit pénal.

Les choses semblaient bien commencer lorsqu’en 1991, l’indépendance de ce pays fut internationalement reconnue : l’Union lui tendit la main. L’élan démocratique fut vite brisé. Après avoir œuvré dans l’armée et l’agriculture, Alexandre Loukachenko fut élu député, se faisant connaître par sa lutte anticorruption, jusqu’à faire tomber le président du Parlement. Aux élections présidentielles de 1994, parmi les six candidats, il provoqua la surprise en recueillant 45% au premier tour et 80% au second. Il s’installa dans une fonction qu’il ne quitterait plus. En novembre 1996, ayant évité de justesse une motion de censure, il organisa un référendum modifiant la constitution en sa faveur (durée du mandat allongée, prérogatives exorbitantes, dont celle de fermer le Parlement) ; après une campagne de sabotage des moyens d’expression de l’opposition, le oui l’emporta par plus de 70% ; l’UE refusa de reconnaître la légitimité du scrutin. La dictature progressa vite : arrestation de tous les députés hostiles, recomposition du Parlement, où les pro-Loukachenko prirent tous les sièges, de même qu’à la Cour constitutionnelle. La police politique fut renforcée et la presse d’opposition supprimée. Dans une interview accordée au quotidien allemand Handeslblatt en novembre 1995, le Président fit comprendre qu’Hitler était son modèle.

Réélu sans surprise en 2001, 2006 et 2010 avec des scores de l’ordre de 80% (bien sûr contestés par les observateurs), Loukachenko réprima sans pitié les manifestants et arrêta des centaines d’opposants. Les premières sanctions internationales tombèrent en 2011 (gel des avoirs, refus de visas). Bien qu’ayant été réélu dans les mêmes conditions troubles en novembre 2015, le dictateur bénéficia d’une levée quasi totale des sanctions, par décision du Conseil de l’UE en février 2016 (EUROPE 11490/2), sans doute pour le remercier de son rôle dans l’apaisement du conflit ukrainien (accord de Minsk). Alors que le résultat des élections législatives de novembre 2019 avait été vivement contesté par l’opposition, qui n’était pas représentée au Parlement, le Président annonça qu’il se représenterait en août 2020.

La suite est connue : exclusion ou arrestation de candidats dérangeants, remplacement au pied levé de Serguëi Tikhanovski par son épouse Svetlana Tikhanovskaïa, qui récolta 10,9% et fuit en Lituanie, où elle devint la principale porte-parole d’une opposition multiforme. De semaine en semaine, dans plusieurs villes biélorusses, se déroulèrent d’importantes manifestations, violemment réprimées. Le grand public occidental découvrit enfin la criminalité du régime et l’ampleur de la protestation populaire – largement menée par des femmes, que méprise le dictateur. Lukachenko exprime aussi volontiers son antisémitisme et son homophobie et qualifie les manifestants de « rats » (entre autres).

L’interdiction de se rassembler ou de quitter le pays, les emprisonnements, mauvais traitements, tortures et atteintes à la liberté des médias ont rétabli l’ordre que souhaite le régime, mais le peuple ne s’est pas soumis pour autant. À cela s’est ajoutée la répression de la minorité polonaise du pays. La Biélorussie cessa de faire « la une » de l’actualité, jusqu’à l’épisode du détournement de l’avion de Ryanair dans le seul but d’arrêter le journaliste et opposant Roman Protassevitch et sa compagne : ainsi le dictateur était-il, de surcroît, un gangster international agissant dans l’espace aérien européen. Le jeune homme a été montré par vidéo pour la dernière fois le 14 juin, entouré d’officiels du régime dans une « conférence de presse », pour se déclarer en bonne santé et bien traité. Sa compagne n’est jamais filmée, ce qui laisse imaginer le mode de pression exercé sur le prisonnier. Ce genre de mise en scène traduit le cynisme du régime.

De longue date, le Parlement européen a fait preuve de cohérence. Dans le cadre du Partenariat oriental, il a refusé que des députés biélorusses participent à l’assemblée parlementaire Euronest. En 2020, il a auditionné Svetlana Tikhanovskaïa, puis attribué le Prix Sakharov à l’opposition démocratique biélorusse. Il a multiplié les résolutions ; la dernière, votée le 10 juin à une écrasante majorité (626 voix pour), est très dure et vaut d’être lue intégralement (EUROPE 12738/5). En mérite autant le plan de la Commission pour une aide économique de 3 milliards d’euros qui serait mis en œuvre si la Biélorussie choisissait la voie démocratique (EUROPE 12729/14). Commission et Parlement convergent sur la nécessité de soutenir et encourager la société civile.

Depuis l’élection présidentielle d’août 2020, le Conseil européen dénia toute légitimité à Loukachenko et s’accorda sur des sanctions « classiques », qui iraient crescendo (jusqu’à 88 personnes et 7 entités frappées). Mais l’acte de piraterie sonna comme un réveil tonitruant. Le 24 mai, l’institution se prononça pour l’interdiction du survol aérien de l’UE et de l’atterrissage dans nos aéroports aux compagnies aériennes biélorusses ainsi que pour des sanctions additionnelles (EUROPE 12725/1).

Les ministres des Affaires étrangères se réuniront le 21 juin. S’ils sont cohérents avec le Conseil européen, ils devraient adopter des sanctions personnelles supplémentaires, sur la base de l’accord trouvé mercredi au niveau des ambassadeurs des États membres (EUROPE 12742/13), mais aussi des sanctions économiques et sectorielles, comme l’a encore préconisé le Haut Représentant, Josep Borrell, le 27 mai (EUROPE 12728/15). Ils s’entretiendront aussi avec Svetlana Tikhanovskaïa, qui, la veille, avait déclaré que « les sanctions prises à l’égard du régime ne fonctionnent pas » et avait apporté des nouvelles fraîches sur l’état de son pays (EUROPE 12727/16).

Pour que tombe le dictateur, il faudrait une conjonction de facteurs. D’abord, que la communauté internationale décide le lancement d’une conférence de haut niveau sur le cas biélorusse. Ensuite, que certains dignitaires du régime fassent leurs comptes : à choisir entre les inconvénients des sanctions et les avantages économiques du plan européen de transition, ne vaudrait-il pas mieux pousser le despote vers la sortie ? Enfin, que la Russie estime que son intérêt réside dans une stabilisation du pays, avec à sa tête un président plus présentable. Que ces trois éléments se conjuguent n’est pas aujourd’hui le plus probable, mais il serait insensé de ne pas y travailler.

Renaud Denuit

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