L’ours polaire, le tigre, le gorille, l’éléphant, le lynx, le jaguar, le loup, l’abeille, le Tétras lyre… Nous entendons souvent parler de ces animaux en voie d’extinction, leurs images nous interpellent. Au-delà de ces célébrités provisoires, on peut estimer à 1 million le nombre total d’espèces vivantes - parmi lesquelles d’innombrables insectes - condamnées à disparaître à cause des activités humaines et du dérèglement climatique. Cet appauvrissement dramatique de la biodiversité non seulement est scandaleux en soi, mais il détraque chaque jour davantage les écosystèmes dans toutes les parties du monde, sur terre et dans les océans.
Le souci de préserver la nature n’est pas neuf – il remonte au moins au XIXe siècle – mais la prise de conscience de la nécessité d’étudier et d’améliorer la biosphère, au milieu des dégâts d’une industrialisation généralisée, s’affirma dans les années 1960. L’UNESCO lança un programme sur l’homme et la biosphère en 1971. L’année suivante, le Club de Rome désacralisa la croissance économique. Une série de conventions internationales furent adoptées pour la conservation des zones humides, la protection de la faune sauvage, la préservation de certaines zones marines, etc. En 1992, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) qui se tint à Rio de Janeiro – appelée couramment ‘le Sommet de la Terre’ - adopta une Convention sur la diversité biologique (CDB), l’Agenda 21 et une déclaration sur les principes forestiers. La CDB fut complétée par deux protocoles : sur la biosécurité (Carthagène, 2000) et sur les ressources génétiques (Nagoya, 2010).
Un secrétariat de la Convention fut mis sur pied pour assurer le suivi des engagements pris. En 2010, proclamée « Année de la biodiversité », il fallut bien constater que les objectifs fixés n’étaient pas atteints. Un nouveau plan stratégique fut adopté pour la décennie qui s’achève actuellement. Sur le modèle du GIEC, un organisme faisant le lien entre les politiques et les scientifiques fut créé en 2012 : la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), travaillant à Bonn sous l’égide des Nations-Unies. Son premier rapport d’évaluation mondiale sur la situation, basé sur quelque 15 000 études, fut rendu public le 6 mai 2019.
Le constat est alarmant. Au train où vont les choses, la période actuelle sera la sixième extinction de masse de l’histoire du vivant, une espèce sur huit risquant de disparaître à bref délai. L’humanité est concernée directement, car elle aussi dépend de la santé des écosystèmes, dont la dégradation est plus rapide que jamais. La destruction de la nature génère de nouvelles maladies. Les rapports produits par les organisations non gouvernementales (telles que le WWF, Greenpeace, les Amis de la Terre, Seas at Risk, Birdlife, etc.) vont dans le même sens. La quinzième conférence onusienne (COP15) sur la biodiversité mondiale, rassemblant les Parties à la CDB, se tiendra prochainement à Kunming (Chine) : l’Union européenne peut y jouer un rôle, peut-être important.
C’est dans cette perspective – outre les besoins objectifs de la situation en Europe – que la Commission a adopté, le 20 mai, sa communication très attendue : ‘Stratégie de l’UE en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030. Ramener la nature dans nos vies’ (COM(2010) 380 final) (EUROPE 12491/2). Le document est volontariste et adéquat, mais le caractère ‘inaugural’ qui lui est prêté n’est guère fondé.
L’Europe des Communautés n’était pas insensible à la biosphère, comme en témoigne une directive engrangée dès 1979 pour la conservation des oiseaux sauvages. Et c’est dans le mois précédant le Sommet de la Terre, en 1992, que fut adoptée la directive destinée à préserver les habitats naturels de la faune et de la flore sauvages. Les deux législations furent modifiées par la suite ; la première, connue comme la directive ‘Oiseaux’, en 2009 ; la seconde, dite directive ‘Habitats’, l’avait été en 1997. Un réseau européen de préservation de la nature, Natura 2000, avait été créé dès 1992, la même année que la mise en œuvre du premier programme LIFE, dont la cinquième phase s’achève actuellement. À partir de 1986, quatre règlements eurent pour but de protéger les forêts de l’Union contre la pollution et les incendies et de développer un système d’information commun sur leur surveillance.
En 1997 fut aussi adopté le règlement de l’UE destiné à contrôler l’exploitation et le commerce d’animaux et de végétaux à protéger, en application de la convention onusienne. Des règlements d’exécution décidés par la Commission ont complété le dispositif.
Un cadrage d’ensemble s’imposait. Un premier plan d’action pour la biodiversité vit le jour en 2006. La Commission ‘Barroso II’ monta en gamme en mai 2011, avec une ‘Stratégie biodiversité de l’UE à l’horizon 2020’, un document dont la relecture, aujourd’hui, provoque un sourire triste (EUROPE 10370/23).
En quoi consistait l’objectif prioritaire général ? Rien moins que d’‘enrayer la perte de la biodiversité et la dégradation des services écosystémiques dans l’UE d’ici 2020, assurer leur rétablissement dans la mesure du possible et renforcer la contribution de l’UE à la perte de la biodiversité’. À cette fin, il fallait ‘mettre pleinement en œuvre les directives ‘Oiseaux’ et ‘Habitats’ (ce qui implique qu’elles ne l’étaient pas), en avançant des ambitions chiffrées, achever la mise en place du réseau Natura 2000 (en 2012 !), améliorer son financement et sa gestion. Au moins 15% des écosystèmes dégradés devaient être rétablis pour 2020. Des mesures plus précises visaient l’agriculture, la foresterie et la pêche. Pour lutter contre les espèces allogènes envahissantes qui détruisent la biodiversité européenne, un instrument législatif était annoncé pour 2012 (un règlement fut adopté en 2014). (À suivre).
Renaud Denuit