La santé est devenue une « arme géostratégique » qui peut mettre à genoux un continent et au-delà. Ces mots, ce sont ceux de l'eurodéputée Nathalie Colin-Oesterlé (PPE, française), qui a élaboré un rapport sur les pénuries de médicaments (EUROPE 12453/17). Selon cette nouvelle arrivante au Parlement européen, diplômée en droit notarial, il est impensable de continuer à appréhender la question de l'accès aux médicaments comme on le faisait avant la crise du Covid-19 en s'en remettant à la loi du marché et en décrétant que chaque État est souverain.
Son rapport, qui recommande davantage de solidarité européenne, est encore en phase de traduction. Il devait être mis aux voix en commission de l'environnement (ENVI) à la fin du mois de juin et en plénière en juillet afin d'alimenter la future stratégie européenne sur les médicaments (à l'ordre du jour du collège des commissaires fin juillet). (Propos recueillis par Sophie Petitjean)
À quoi s'attaque votre rapport d'initiative ?
Nathalie Colin-Oesterlé - Mon rapport s'intitule 'Pénurie des médicaments au sein de l’UE : comment lutter contre ce problème émergent'. J’avoue que ça m’a fait sourire, parce que ce n'est pas du tout un problème émergent, mais c'est vrai que la crise du Covid-19 l'a amplifié, tant pour ce qui concerne les pénuries de médicaments que de matériel médical.
Ces ruptures de stock et ces tensions d’approvisionnement, qui concernent surtout les produits chimiques et les produits peu coûteux, se sont multipliées par 20 entre 2000 et 2018 et par 12 depuis 2008. Sont tout particulièrement à risque les anticancéreux, les antibiotiques, les vaccins, les anesthésiants, les traitements de l’hypertension, des maladies cardiaques, des maladies du système nerveux. Cette situation entraîne des risques considérables pour la santé et la sécurité des patients.
Mon rapport s'attaque à ces problèmes. Il pousse un peu les lignes, mais, en même temps, il est d’une évidence incroyable, au vu de la crise actuelle : aucun État membre ne peut s'en sortir seul.
Et quelles solutions préconisez-vous ?
La crise a mis en évidence une dépendance de plus en plus forte de l’Europe à l’égard des pays tiers (et principalement de la Chine et de l’Inde). Aujourd'hui, 80% des principes actifs sont fabriqués en Chine et en Inde, où les coûts du travail et les normes environnementales sont moins contraignants, et 40% de médicaments finis sont importés. C'est pourquoi il nous faut retrouver une souveraineté sanitaire.
Bien sûr, on ne va pas pouvoir tout relocaliser du jour au lendemain ; il va falloir viser certains médicaments, les médicaments d’intérêt sanitaire et stratégique [ceux pour lesquels une rupture va entraîner un risque vital et immédiat et pour lesquels il n’y a pas d’alternative thérapeutique, NDLR]. Pour ceux-là, je pense qu’il va falloir autoriser les aides d’État, pas uniquement pour ce qui concerne la recherche et l’innovation, mais aussi des mesures fiscales et incitatives pour les industriels afin qu’ils produisent à nouveau en Europe.
Relocaliser en Europe, ça veut dire faire monter les prix ?
C’est un vrai sujet. En France, ce n’est pas du tout la politique. En revanche, en Allemagne, les médicaments sont plus chers, ce qui incite d’ailleurs à des exportations parallèles (certains fournisseurs vont préférer distribuer leurs médicaments en Allemagne plutôt qu’en France). L'idée des aides d'État, c'est justement de permettre aux industriels de faire face à un surcoût.
Le directeur général de Sanofi, Paul Hudson, appelle à créer une autorité européenne, comme le BARDA américain (Biomedical Advanced Research and Development Authority), dont la mission est d'intervenir là où le marché est défaillant en cas de crise. Qu'en pensez-vous ?
C'est une idée. Moi, je prône la création d’un ou de plusieurs établissements pharmaceutiques européens à but non lucratif, financé(s) par le budget européen. Ces établissements seraient chargés de produire certains médicaments d’intérêt sanitaire et stratégique en situation critique (soit parce qu'il n'y a qu'une seule ligne de production, soit parce qu'il s'agit d'un ingrédient difficile à obtenir) ainsi que des médicaments qui n’offrent plus de rentabilité au laboratoire. Il faut aussi poursuivre le mécanisme RescEU pour avoir une sorte de pharmacie européenne d’urgence, qui permettrait à certains États membres d’avoir recours à cette réserve de médicaments en cas de pénurie. Cela demande de développer, au niveau européen, des stratégies de santé, avec un panier commun de médicaments et de vaccins prioritaires avec des prix harmonisés.
Par le passé, les États membres ont été relativement réticents à mettre leurs ressources en commun en matière de santé. Qu'est-ce qui vous fait penser qu'il pourrait en être autrement ?
Moi, mon rôle, en tant que rapporteur, c’est de faire de cette crise un exemple pour la suite, de pousser les lignes. Quand on voit que certains États membres pratiquent le surstockage de médicaments, y compris à l’intérieur d’un territoire entre établissements hospitaliers, on a besoin d’une autorité régulatrice. Ce pourrait être le rôle de l'Agence européenne des médicaments, qui aurait des compétences élargies, y compris en matière de ressources humaines, et qui serait en lien direct et avec les industriels et avec les agences nationales pour réguler les flux.
Y'a-t-il d'autres leçons à tirer de la crise ?
Je recommande aussi la simplification des législations, avec des flexibilités et des mesures réglementaires en cas de crise et de pénurie pour permettre la circulation de médicaments entre États membres. Il est nécessaire, en temps de crise, de pouvoir accepter les différents formats d’emballage afin qu'ils puissent circuler entre États membres.
Il faut aussi miser sur la recherche et de l’innovation en diversifiant nos ressources, en allant vers les biotechnologies pour devenir le continent du futur pour les médicaments. C’est essentiel pour la suite.