Virginijus Sinkevičius, le commissaire européen aux Océans et à la Pêche, a indiqué que le besoin immédiat d'aide pour faire face aux conséquences de l'épidémie de coronavirus « ne doit pas compromettre l'ambition fondamentale de la politique commune de la pêche (PCP) », dans une interview accordée à EUROPE mercredi 8 avril (propos recueillis par Lionel Changeur).
Agence Europe - Vous avez proposé des mesures pour atténuer l'impact de l'épidémie de Covid-19 sur le secteur de la pêche et de l'aquiculture. Mais sans argent frais.
Virginijus Sinkevičius - Pour aider les secteurs de la pêche et de l'aquiculture, nous avons adopté, le 19 mars, un cadre temporaire pour les aides d'État, qui permet aux pays de l'UE de soutenir les entreprises à hauteur de 120 000 euros. Le 2 avril, nous avons proposé une série de mesures supplémentaires pour répondre aux préoccupations très légitimes du secteur, des eurodéputés et des ministres au cours des derniers jours et des dernières semaines.
Elles comprennent un soutien financier pour l'arrêt temporaire, mais aussi pour les aquiculteurs qui n'ont pas pu récolter et vendre leurs produits en raison de la baisse de la demande. L'UE versera jusqu'à 75% de ces indemnités. Les organisations de producteurs seront également soutenues pour organiser le stockage temporaire des produits de la pêche et de l'aquaculture afin de stabiliser le marché.
Nous avons proposé une réaffectation plus souple des ressources financières dans le cadre des programmes opérationnels de chaque État membre ainsi qu'une procédure simplifiée pour modifier ces programmes afin d'introduire de nouvelles mesures. Cela nous aidera à agir rapidement sur le terrain.
Avez-vous une idée de la répartition par État membre ?
Chaque État membre est responsable de la gestion des ressources financières dans ses programmes opérationnels. Le montant disponible varie donc d'un pays à l'autre. Néanmoins, des fonds importants sont disponibles dans les budgets existants de la plupart des États membres, actuellement autour de 2,2 milliards d'euros au total.
Pourquoi était-il nécessaire de présenter ces propositions ? Quelle est la situation du secteur en Europe ?
Il est trop tôt pour fournir une analyse approfondie. Mais nous voyons clairement que l'ensemble du secteur est confronté à une perturbation du marché, principalement en raison du confinement et de la fermeture des restaurants.
La demande de poisson frais a diminué. Les prix ont baissé et, très souvent, nos pêcheurs ne peuvent tout simplement plus vendre leurs produits. Cela exerce une pression énorme sur les revenus et les moyens de subsistance des communautés côtières. Les aquiculteurs sont fortement touchés, ainsi que d'autres acteurs de la chaîne d'approvisionnement.
Dans certaines régions, les consommateurs continuent de faire confiance aux chaînes d'approvisionnement courtes, en achetant directement aux petits pêcheurs. C’est encourageant.
Pensez-vous que cette situation pourrait avoir un effet sur la ressource ?
L'évolution des ressources biologiques marines (stocks de poissons exploités) est affectée par le niveau de l'activité de pêche. Mais cette relation n'est pas linéaire. De nombreux autres facteurs influencent l'évolution des stocks, dont la croissance naturelle et le recrutement de nouveaux poissons dans les stocks.
Ceci dit, la Commission, en collaboration avec les États membres et nos organismes scientifiques, surveille les effets possibles des changements dans les habitudes de pêche depuis la pandémie. Toutefois, il est impossible de tirer des conclusions à ce stade précoce.
Certains États membres souhaiteraient un report en 2021 des quotas de pêche non utilisés cette année. Qu'en pensez-vous ?
La perturbation actuelle des activités de pêche pourrait entraîner une sous-utilisation des quotas de pêche dans de nombreux pays de l'UE. Cependant, nous ne savons pas combien de temps durera cette période de restrictions et cela variera probablement d'un pays à l'autre. D'ici là, il n'est donc pas possible d'estimer les niveaux exacts de sous-utilisation, qui peuvent changer en fonction des stocks et des saisons de pêche.
Une fois que les activités de pêche auront repris et pour le reste de l'année 2020, les États membres pourront toujours réattribuer leurs quotas entre les différents opérateurs nationaux et prolonger les activités de pêche jusqu'à la fin de l'année afin de consommer la totalité de leurs quotas. S'il en reste, il est possible d’activer la clause de ‘flexibilité interannuelle’, qui permet aux États membres de mettre en réserve 10% de leurs quotas 2020 non utilisés et de les utiliser en 2021.
Pensez-vous que la crise du Covid-19 aura un effet sur les négociations sur le FEAMP 2021-2027 ?
Les négociations sur le prochain FEAMP se poursuivront sur la base de la proposition de la Commission de 2018.
Le besoin immédiat de soutien pour faire face aux conséquences du coronavirus ne doit pas compromettre l'ambition fondamentale de la politique commune de la pêche (PCP) : obtenir des avantages environnementaux, sociaux et économiques à long terme grâce à une gestion durable des activités de pêche.
Le futur FEAMP doit rester axé sur cet objectif. À cet égard, le soutien de l'UE à la création de conditions propices à des activités de pêche rentables et durables est essentiel et l'a toujours été. Cette approche est pleinement compatible avec les nouvelles mesures de soutien, qui sont temporaires (jusque fin 2020) et limitées à ce contexte exceptionnel de pandémie.
En 2022 aura lieu une évaluation de la PCP. Pensez-vous que cette politique devrait être plus ‘verte’ ?
La PCP vise à atteindre la durabilité sur les plans économique, social et environnemental et, en tant que telle, elle est déjà très verte - ou dans ce cas plutôt bleue - par sa nature même. Nous avons des politiques de conservation très ambitieuses, nous nous intéressons aux zones marines protégées et nous allons continuer à investir dans la restauration de la biodiversité, y compris la biodiversité marine. Et notre politique visant à atteindre un rendement maximal durable (RMD) contribue déjà avec succès à la restauration des stocks de poissons.
Dans de nombreuses régions de l'Union, la pêche est dans la meilleure forme qu'elle ait connue depuis des décennies. Dans les eaux de l'UE situées du côté de l'Atlantique, le nombre de stocks ayant atteint des niveaux sains est passé de 5 sur 35 stocks évalués il y a dix ans, à 62 sur 77 stocks évalués pour 2020. En 2019, 70% du volume des stocks a fait l'objet d'une pêche durable et nous prévoyons que cette proportion passera à 90% en 2020.
Nous constatons que l'exploitation des stocks gérés de manière durable a amélioré les performances économiques des flottes de l'UE. C'est notamment le cas des flottes ciblant l'églefin, la cardine et la plie en mer d'Irlande, le hareng, le merlu du nord et la sole en Manche et la lotte dans le golfe de Gascogne.
Nous allons préparer un rapport sur le fonctionnement de la PCP, que nous devons soumettre au Conseil et au Parlement européen d'ici fin 2022. Mais évitons les malentendus : cela n'équivaut pas encore à une décision de révision de la politique. Nous nous concentrons encore beaucoup sur la mise en œuvre effective de la politique existante. Une PCP couronnée de succès doit toujours reposer sur les trois piliers de la durabilité et parvenir à un équilibre sain entre ces piliers, non seulement sur le papier, mais aussi sur le terrain.
Accepteriez-vous de récompenser davantage les pêcheurs pour leur mission de ‘gardiens des mers’ ?
Nous devrions les récompenser pour qu'ils prennent soin de nos ressources communes. Aider à nettoyer nos océans en pêchant des déchets n'est qu'un exemple de la façon de reconnaître ce rôle, mais il y en a beaucoup d'autres.
Dans le cadre du ‘pacte vert de l'UE’, nous placerons la restauration de la biodiversité, y compris la biodiversité marine, en tête de nos priorités. Je suis fermement convaincu qu'il n'y a pas de conflit d'intérêts à long terme entre l'environnement et l'économie.
Faut-il généraliser les caméras embarquées (CCTV) pour contrôler le respect de l'interdiction des rejets ?
Je suis conscient des défis et des préoccupations concernant les rejets en mer et l'obligation de débarquement. La question principale est le respect de l'interdiction des rejets. Malheureusement, nos audits sur le terrain ainsi que ceux de l'agence européenne de contrôle des pêches indiquent un manque général de conformité. C'est extrêmement préoccupant, car le non-respect de l'obligation de débarquement - et donc l'élimination progressive des rejets - compromet l'objectif de la PCP dans son ensemble.
Les États membres ont la responsabilité d'assurer les contrôles et les inspections de toutes les activités liées à la PCP, y compris l'obligation de débarquement. Cela s'est avéré difficile par les moyens de contrôle conventionnels.
Une partie de la solution doit donc venir d'outils de contrôle nouveaux et innovants - tels que la télévision en circuit fermé, un outil de surveillance électronique à distance - que nous avons proposés pour le futur cadre de contrôle. La proposition sur le prochain FEAMP prévoit de nouvelles mesures pour soutenir et financer ces outils. J'espère que les colégislateurs progresseront rapidement dans l'adoption de cette proposition.
Allez-vous proposer de nouveaux plans de gestion des stocks ?
La Commission travaille en étroite collaboration avec les organismes scientifiques (CIEM, CSTEP). Ils nous disent qu'à ce stade, il n'est pas utile de présenter de nouveaux plans pluriannuels en Atlantique du Nord-Est, en mer du Nord et en mer Baltique.
En ce qui concerne la Méditerranée, la Commission examine si de nouveaux plans de gestion pluriannuels sont nécessaires. Si oui, ils devront être adoptés au niveau approprié, sur la base d'avis scientifiques et pour les espèces prioritaires de la Méditerranée.