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Bulletin Quotidien Europe N° 12461
INSTITUTIONNEL / Hongrie

Le régime de Viktor Orbán a désormais dépassé le stade de la démocratie illibérale, selon Jacques Rupnik

Jacques Rupnik est politologue spécialiste de l’Europe centrale. Pour EUROPE, il revient sur les récentes mesures d’urgence approuvées par le parlement hongrois et tente de décrire ce que devient le régime de Viktor Orbán ; un régime qui se rapproche de l’autoritarisme et que seul le PPE a peut-être le pouvoir de freiner. (Propos recueillis par Solenn Paulic)

Agence Europe : des ONG, des députés, puis la Commission et 16 États membres ont critiqué la nouvelle loi hongroise sur l’état de danger. La situation est-elle si grave ?

Jacques Rupnik : Oui c’est grave, car le virus atteint la démocratie. On connaît déjà cela : les crises peuvent être exploitées sur le plan politique et parfois, elles sont utilisées pour faire avancer les choses, mais, dans le cas hongrois, face à cette crise sanitaire, comme pendant la crise migratoire et la crise financière, Viktor Orbán les a utilisées à chaque fois pour renforcer son pouvoir.

Il est arrivé au pouvoir en 2010 et c’était la crise bancaire. Il a commencé à concentrer les pouvoirs pour protéger les gens des effets de cette crise ; avec la crise migratoire (de 2015), il a accentué cela en construisant une ‘clôture’, ce qui a été très apprécié par la population et a contribué à renforcer sa victoire plus tard (élections de 2018).

Et, à chaque fois, il abandonne un peu plus de traits du libéralisme politique, tout ce qui le constitue, l’indépendance des médias, l’indépendance judiciaire et là, avec la crise sanitaire, il s’octroie les pleins pouvoirs pour une période qui n’est pas définie. Tant qu’il aura la majorité des deux tiers (au Parlement), il est tranquille.

La mesure sur les ‘fake news’ est la troisième phase de cet exercice déjà commencé de tour de vis sur les médias, après la création d’une commission pour superviser l’objectivité des médias et des mesures indirectes progressives pour limiter les médias.

Il y a là une interrogation générale pour toutes les démocraties : sous quelles conditions peut-on décréter les pleins pouvoirs ?

La Hongrie met en avant que d’autres États membres ont aussi institué des mesures extraordinaires...

En France, le président a en effet parlé de guerre sanitaire ; des pouvoirs spéciaux sont confiés, mais il y a un cadre constitutionnel et une limite dans le temps de deux mois. Au Royaume-Uni aussi, Boris Johnson a obtenu des pouvoirs spéciaux pour six mois, mais avec le concours du Parlement ; il y a plus de contre-pouvoirs.

En Hongrie, la Cour constitutionnelle n’est plus un contre-pouvoir depuis 2011, depuis que le Parlement a obtenu la capacité d’abroger des décisions antérieures du Conseil constitutionnel. Cette institution était déjà malmenée et, aujourd’hui, on franchit un cran supplémentaire. Nous ne sommes plus seulement dans la démocratie illibérale et on peut se demander à partir de quel moment on bascule dans un régime autoritaire. C’est un continuum entre la démocratie libérale qu’on connaît et les régimes autoritaires comme ceux de Poutine ou d’Erdogan.

Il y a tout un glissement, mais qui touche aussi l’Europe centrale ; la Pologne n’est pas très loin derrière. Au début, on était dans la démocratie illibérale avec un accent mis sur le mandat démocratique reçu, qui leur permettait de s’affranchir de certains principes de l'État de droit européen. Là, on franchit un pas supplémentaire dans un contexte où tout le monde regarde ailleurs. Viktor Orbán profite de cela.

Comment décrire ce régime actuel alors ?

Il est difficile à nommer, mais on est très proche d’un régime autoritaire qui se légitime par des élections. Elles ne sont pas tout à fait libres et transparentes, du fait que l’accès aux médias n’est pas le même, mais il y a tout de même des possibilités de s’opposer.

La preuve, le Fidesz a perdu de grosses villes lors des dernières municipales. Alors, peut-être que les prochaines élections générales, dans deux ans, seront un test de réversibilité ?

On est dans une sorte d’autoritarisme concurrentiel : une vie politique existe, mais avec des conditions d’accès aux médias et au vote qui ne sont pas les mêmes.

Mais avec l'état d'urgence, les pleins pouvoirs et la censure officialisée, on penche clairement du côté de l'autoritarisme avec une fonction de légitimation par les élections, plus proche de Poutine ou Erdogan que de l'Union européenne.

Comment décrire cette dérive personnelle du Premier ministre ? Et qui peut l’arrêter ?

Viktor Orbán joue de son instinct politique, il profite d’une situation. Il l’a toujours fait. Il était libéral, puis s’est réorienté vers un parti national conservateur. Il a perdu deux élections au début des années 2000 ; n’importe quel chef de parti aurait été évincé.

Aujourd’hui, il se dit que le coût de ses mesures sera très limité, car tout le monde est contraint d’en prendre. Quelques États membres ont réagi (EUROPE 12460/20), mais ce ne sont pas tous les États membres et les Pays-Bas, signataires, ne sont pas non plus très solidaires avec les autres...

La seule chose qui peut l’inquiéter à mon avis est sa place au PPE, car l’appartenance à cette famille politique lui donne un cadre ; le PPE a jusqu’ici été son meilleur protecteur et lui a permis d’en tirer profit, par exemple dans les négociations budgétaires, tout en limitant les dérives.

Quel coût et quelle recomposition, s’il n’en faisait plus partie ? Irait-il au parti conservateur avec le PiS polonais, alors qu’il est affaibli depuis le départ du Royaume-Uni ? Deviendrait-il un 'outsider' ? C’est vraiment au PPE que ça se passe.

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