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Bulletin Quotidien Europe N° 12133
REPÈRES / RepÈres

L’Europe par la culture, insuffisance confirmée ?

Dans son important discours prononcé à la Sorbonne le 26 septembre 2017, le président Macron a eu ces mots : « Et le ciment le plus fort de l’Union sera toujours la culture et le savoir [...] Cette Europe, parcourue par tant de guerres, de conflits, ce qui la tient, c’est sa culture » (EUROPE 11870). Ce point de vue courageux est sûrement minoritaire au Conseil européen, mais il est relié à la vision originaire des pionniers de l’unification : voici 70 ans, le Congrès de La Haye avait structuré ses travaux en trois commissions intitulées : politique, économie, culture. Dans les limites de son mode décisionnel et de ses ressources, le Conseil de l’Europe aura fait de son mieux pour s’en inspirer. 

Durant l’essor de l’Europe des Communautés, le jeune Parlement fut opiniâtre dans sa pression pour une action culturelle. Il fallut attendre les années 1980 pour voir apparaître des bribes de ‘politique’ culturelle européenne, comme par effraction : les Villes (puis capitales) européennes de la Culture, inventées par deux ministres non conformistes (Mercouri et Lang), la première directive ‘Télévision sans frontières’ qui, sous couvert d’achèvement du marché unique, contenait des signes de volontarisme culturel commun (les quotas d’œuvres européennes) et les premiers programmes MEDIA, basés sur la politique industrielle, mais décisifs pour notre cinéma. Puis, vint l’insertion, dans le traité de Maastricht, d’un article ‘Culture’, dont le dispositif est demeuré inchangé jusqu’au traité de Lisbonne, sauf que les gouvernements acceptaient enfin l’abandon de l’unanimité au Conseil et que le domaine était confirmé comme compétence d’appui. 

Les institutions de l’Union n’ont pas fourni de définition officielle de la culture, mais tout indique qu’elle est ‘classique’ : patrimoine, littérature, beaux-arts, théâtre, danse, musique, cinéma… Or il existait depuis 1982, une définition beaucoup plus vaste, adoptée par l’UNESCO à Mexico. Celle-ci tenait compte des progrès de l’anthropologie, élargissant le concept : modes de vie, systèmes de valeurs, traditions, croyances… C’est de cette conception large que l’Union avait besoin, afin que les peuples se connaissent mieux, spécialement en vue du grand élargissement, puis avec le développement multiculturel de nos sociétés et l’intensification des migrations. 

Quelle est la façon la plus savoureuse de connaître un ‘étranger’ ? Sa culture sensu stricto, mais aussi au sens large : son histoire, ses traditions, ses fêtes, ses chansons, son folklore, son art culinaire, ses spécificités vestimentaires, son univers spirituel, son mode d’être familial, sa langue, son rapport à la nature et au sport, etc. Cette connaissance permet de comprendre tout autrui et d’éviter bien des préjugés, déformations conflictuelles et condamnations méchantes. Elle aurait dû faire l’objet d’un investissement massif à l’échelle du continent. 

Dans un éclair de lucidité politique, l’Union inventa ‘l’Année européenne du Dialogue interculturel’ (EUROPE 9575). Avec ses 10 millions d’euros, l’opération généra plus de 8 000 activités dans l’UE, avec l’implication forte de figures artistiques (dont le regretté Charles Aznavour), de festivals, d’écoles, de responsables religieux, de sportifs, de collectivités locales, etc.

C’était il y a 10 ans : un esprit nouveau soufflait sur l’Europe, puis tout retomba. 

Alors que la promotion du dialogue interculturel était l’un des trois objectifs spécifiques du programme Culture 2007-2013, elle n’apparaît qu’en dernière place parmi diverses actions spécifiques du sous-programme Culture de l’actuel ‘Europe créative’ (2013-2020). Elle a disparu dans le dispositif de la proposition de règlement établissant le programme ‘Europe créative’ pour 2021-2027 (EUROPE 12030). Dans sa communication ‘Un nouvel agenda européen de la culture’, la Commission n’envisage le dialogue interculturel que dans le cadre de la dimension extérieure (renforcer les relations culturelles internationales) comme si le problème ne se posait plus sur le territoire de l’Union… 

Parmi les finalités actuelles de celle-ci, il y a lieu de s’inquiéter de la place de la culture elle-même : pas un mot dans la Stratégie UE-2020, ni dans le Livre blanc sur l’avenir de l’Europe de mars 2017, ni dans les discours sur l’état de l’Union (sauf brève mention en 2016), ni dans le Manifeste pour l’avenir de l’Europe du groupe Spinelli d’août 2018. Au sein de la Commission, la responsabilité du programme ‘Europe créative’, présenté en 2013 comme un regroupement avantageux des anciens programmes MEDIA et Culture, est confiée à deux Directions générales distinctes et éclatée dans le Budget de l’UE (titres 9 et 15). 

Dans ses propositions pour le nouveau cadre financier pluriannuel 2021-2027, la Commission affecte 1,85 milliard à ‘Europe créative’ pour une UE à 27, ce qui correspond à peu près, à ce qu’elle demandait pour le programme actuel dans une UE à 28. Le Parlement et le Conseil s’étaient finalement entendus sur une enveloppe de 1,46 milliard. Dans les deux cas, le volet Culture reçoit un tiers et le volet MEDIA plus de la moitié. Certes, le Parlement est en pleine effervescence pour revoir sensiblement à la hausse la dotation globale du CFP (EUROPE 12130), mais les travaux et déclarations émanant de sa commission ‘Culture et éducation’ démontrent une priorité évidente en faveur du programme pour la mobilité Erasmus+, dont elle va jusqu’à espérer le triplement. Pronostic : en fin de compte, la culture restera dans le business as usual. 

Il est de bonne guerre, par les temps qui courent, que la Commission développe un argumentaire économique (les fameuses industries culturelles et créatives) et technologique (l’adaptation au numérique) pour faire passer le règlement. Et par ailleurs, on peut se réjouir de l’Année européenne du patrimoine culturel, en cours d’achèvement (EUROPE 12021). Mais dans les deux cas, l’on passe à côté de l’essentiel : la culture, vécue et produite, comme lieu de compréhension entre des peuples et des individus, comme rappel du tragique autant que joyeux écolage de subtilité et de profondeur - vaccin possible contre les brutalités banalisées, simplismes démagogiques et raccourcis haineux. Et pour cette approche de la culture, forcément transnationale, il était urgent d’employer les grands moyens. 

La phrase attribuée à Monnet : ‘Si c’était à refaire, je commencerais par la culture’ est apocryphe, mais le simple fait qu’elle soit souvent citée trahit un manque collectif. Par contre, il est certain – c’est l’exergue de ses Mémoires – qu’il a écrit : ‘Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes’. L’effacement sournois de la culture dans l’action stratégique de l’Union et la récupération du concept de ‘diversité culturelle’ au service de l’exaltation des cultures nationales et de l’autochtonie nous ouvrent une perspective contraire. Son coût est bien plus élevé. 

Renaud Denuit

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