Cher lecteur, ce Repères avait été écrit avant la nomination d'hier soir de M. Conte à la tête du gouvernement italien. Il est la suite du Repères précédent.
Parce qu'ils restent obstinément enfermés dans leur citadelle nationale, les démocrates d'Europe perdent pied et courent à leur perte. Rien de ce qui se passe d'affligeant en Italie pour l'instant ne peut être compris à sa pleine mesure sans intégrer le déni de démocratie européenne qui en est la cause.
En prendre conscience devrait résulter du déni de démocratie aux facettes multiples qui éclate à l'heure actuelle à Rome. Que le président Sergio Mattarella ait coupé l'herbe sous le pied du gouvernement dont le juriste Giuseppe Conte devait prendre l'apparente direction parce qu'il n'admettait pas que le poste de ministre des Finances tombe entre les mains d'un eurosceptique notoire est un acte politique majeur. Il l'a posé au nom de l'indispensable respect des engagements européens de son pays : « Dans mon rôle de garant {de la constitution}, je ne pouvais pas accepter un choix qui aurait pu conduire à la sortie de l'Italie de l'euro et provoquer les inquiétudes des investisseurs italiens et étrangers », a expliqué le chef de l'État, la mine sombre (EUROPE 12028).
Alors que l'écart entre les taux d'intérêt allemand et italien allait grandissant depuis l'annonce de la coalition entre la Lega et le M5S, cette décision est rationnelle. Elle l'est d'autant plus que le contrat de gouvernement présenté par ces derniers au président Mattarella ne mentionnait pas (plus...) l'idée d'une sortie de l'Italie de la zone euro. Pourtant...
Pourtant, cette décision présidentielle peut être considérée comme un déni de démocratie. Elle a été naturellement ressentie comme tel par les coalisés éconduits. « L'Italie n'est pas un pays libre, c'est un pays occupé financièrement, pas militairement, par les Allemands, par les Français et par les bureaucrates de Bruxelles », a aussitôt éructé le chef de file de la Lega, Matteo Salvini, avant d'enfoncer le clou dans la plaie démocratique : « Dans une démocratie, si nous sommes toujours en démocratie, il n'y a qu'une seule chose à faire : laisser les Italiens avoir leur mot à dire. »
Comment pourrait-on ne pas lui donner raison ? Et son collègue du Movimento 5 Stelle, Luigi Di Maio, n'a pas davantage eu tort de lancer à l'adresse de ses électeurs : « Alors, disons clairement qu'il est inutile d'aller voter puisque les gouvernements, ce sont les agences de notation, les lobbies financiers et bancaires qui les font. » Le malheur, c'est que Salvini et Di Maio n'ont pas tout à fait tort ; ils ont même plutôt raison. Voilà en tout cas qui donne des armes à toutes les forces politiques qui voient dans l'Union européenne la source de tous leurs maux nationaux, à l'instar du Front national français qui a dénoncé un « coup d'État » venant « de Bruxelles, des marchés financiers et de l'Allemagne » (Le Monde, 28 mai).
Pourtant, ces voix légitimement en colère ont tort ! Elles sont dans l'erreur car l'euro n'est pas leur propriété. Du moins, leur pays n'en est pas l'unique propriétaire, la monnaie unique étant en partage entre dix-neuf pays. Leur poids démocratique équivaut, dès lors, à un simple dix-neuvième de la zone euro, ce qui devrait en toute logique les amener à comprendre qu'ils ne peuvent en aucune manière décider seuls de la manière dont la zone euro doit être économiquement gérée. Leur démocratie s'arrête là où commence celle des autres pays partenaires. Ainsi le veut une construction européenne que les gouvernements privent obstinément d'une dimension démocratique pleine et entière. Là est le déni démocratique européen !
Dans l'Europe intergouvernementale qui est la nôtre, la démocratie est bafouée par les États qui, au Conseil européen, adoptent leurs politiques au gré de compromis façonnés autour de l'évidence que la loi des plus forts reste toujours la meilleure. Ces compromis conviennent beaucoup mieux à certains pays qu'à d'autres, mais ils entretiennent en tout cas inévitablement de la déception, voire même de la défiance et de la colère auprès des citoyens, de plus en plus nombreux, qui pâtissent d'une situation économique se dégradant alors que la construction européenne - et la zone euro en particulier - était censée leur garantir la prospérité.
Ces politiques sont un déni démocratique majeur. Dans toute démocratie digne de ce nom, les choix budgétaires et économiques majeurs sont effectués par des gouvernements et dûment avalisés, après débats parlementaires publics, par une majorité des élus désignés par les citoyens. Dans l'Union qui aime tellement donner de leçons démocratiques et de bonne gouvernance dans le monde entier, les citoyens se retrouvent bâillonnés. Que les citoyens en arrivent à être de plus en plus nombreux à se révolter en votant pour des partis populistes, nationalistes, extrémistes de tout poil, racistes et xénophobes aussi, s'avère dès lors plutôt logique. Voire même sain, puisque les éminents démocrates qui dirigent l'Union depuis leur donjon national font seulement semblant de les entendre puisqu'ils ne veulent même pas les écouter.
Avec la crise italienne, c'est l'acte de décès de l'Europe intergouvernementale qui s'écrit. Il reste seulement à espérer que le projet européen ne rejoindra pas celle-ci dans la tombe...
Michel Theys