*** MICHAËL FOESSEL, LOUIS LOURME : Cosmopolitisme et démocratie. Presses universitaires de France (170 bis boulevard du Montparnasse 75680 Paris Cedex 14. Tél. : (33-1) 55427262 – Courriel : contact@puf.com – Internet : http://www.puf.com ). Collection « La vie des idées » (http://www.laviedesidees.fr ). 2016, 103 p., 9 €. ISBN 978-2-13-078549-1.
Le cosmopolitisme n’est plus ce qu’il était au temps de Kant, lorsqu’il désignait essentiellement une posture éthique sans liens avec l’exercice du pouvoir politique. En clair, expliquent les philosophes Michaël Fœssel et Louis Lourme à l’entame de leur introduction à ce livre, le cosmopolitisme a longtemps semblé aux antipodes de la démocratie, tant il est vrai que l’un « désigne une conception de la politique ou de la citoyenneté qui a pour échelle le ‘monde’ (cosmos) que l’on tient pour synonyme de l’universel » tandis que l’autre semblait obligatoirement « renvoyer à une pratique locale de la politique, centrée sur un peuple particulier », un « démos ». Mais voilà, dès lors que le monde est devenu, du fait de la mondialisation mais aussi du supranationalisme incarné par l’Union européenne, « une dimension concrète de la vie collective », le cosmopolitisme n’a-t-il pas cessé « d’être une utopie morale pour devenir un horizon politique concret » ? C’est à le vérifier qu’ont été consacrées les communications délivrées au séminaire de Pierre Rosanvallon au Collège de France en 2016 et reprises dans ce livre. Deux d’entre elles sont de portée... universelle : chercheur à l’Université Bordeaux-Montaigne, Louis Lourme se saisit ainsi du débat lié à la justice globale, donc à la pauvreté mondiale, pour analyser les enjeux concernant le cosmopolitisme institutionnel et la manière dont les processus mondiaux de délibération et de décision pourraient être rendus plus démocratiques ; pour sa part, le Pr. Michaël Fœssel (Ecole polytechnique) reconsidère le lien entre le cosmopolitisme et la paix en s’interrogeant notamment sur la forme et la légitimation de ce que pourrait être un usage cosmopolitique de la force, cet auteur visant de la sorte à montrer la valeur du cosmopolitisme en termes de pacification des relations internationales.
Les deux autres contributions sont, elles, centrées sur l’Union européenne. La première voit Jean-Marc Ferry envisager la possibilité de l’option cosmopolitique « de style kantien » pour penser l’intégration européenne, cette option étant susceptible, selon lui, de permettre d’échapper à la fois aux problèmes posés par le fédéralisme supranational et à ceux posés par le souverainisme national. Aujourd’hui titulaire de la chaire philosophie de l’Europe à l’Université de Nantes, il part du constat (relevant de l’évidence...) que le projet européen « subit un déficit sévère de légitimité » depuis trop longtemps désormais et qu’il est urgent d’y remédier de manière innovante, c’est-à-dire en refusant à la fois l’option souverainiste (« l’enfermement statonational est le plus sûr moyen d’accélérer la subversion des Etats par les marchés, du politique par l’économique ») et celle « d’une Europe fédérale intégrée ». Pourquoi place-t-il ces deux options sur le même plan ? Parce qu’il a du fédéralisme une vision d’où le citoyen européen est absent : à ses yeux, « c’est la méthode intergouvernementale », incarnée par le Conseil européen, qui a le mieux favorisé, ces dernières années, « une dérive supranationale », le résultat étant pour lui que « le supranationalisme étatique est le plus sûr moyen de précipiter le décrochage du pouvoir européen par rapport aux opinions nationales, et donc, de consolider le front anti-européen ». Plutôt que de vouloir revenir au principe de base du fédéralisme qu’est le citoyen, Jean-Marc Ferry prône que soit empruntée la voie « d’une intégration horizontale (...), reposant sur la cosouveraineté de ses membres, c’est-à-dire sur la concertation des Etats et la coordination de leurs politiques publiques ». N’est-ce pas réinventer la roue ? Cette question est d’autant plus légitime que, parmi les idées que l’auteur avance en vue d’opérer un « rééquilibrage institutionnel », figure celle d’installer un « président de l’Union » qui serait « élu à plusieurs degrés », les Parlements de chaque Etat membre se réunissant d’abord en Congrès parlementaire pour désigner un candidat, le Parlement européen étant chargé ensuite d’en retenir dix et le Conseil européen choisissant finalement le lauréat parmi eux. Une fois encore, le citoyen n’aurait pas voix au chapitre. Plus pertinent semble son plaidoyer en faveur de la mise en réseau des Parlements des Etats membres dont le Parlement européen s’imposerait comme la clé de voûte, alors que « les députés européens, en l’état actuel, ne représentent à peu près rien ni personne ». Beaucoup des idées défendues par le Pr. Ferry dans ce livre irriteront. Il en est une, par contre, qui ne devrait souffrir de contestation : c’est celle qui le voit proposer « l’instauration d’un socle social européen » qui garantirait aux citoyens européens des « minimas transversaux sur tout l’espace européen », à savoir des « minimas de santé, d’éducation, de qualité environnementale, mais aussi de revenu ». C’est hélas, à ses yeux, le chantier « le plus éloigné des perspectives plausibles à l’heure actuelle »...
La deuxième contribution « européenne » voit le Pr. Etienne Balibar partir du constat d’un processus de « dé-démocratisation » de l’Europe s’opérant aux niveaux national et supranational. A ses yeux, l’Union européenne est passée du stade de « quasi-fédéralisme » à celui de « pseudo-fédéralisme », tant il est vrai que les conflits enregistrés ces dernières années ont tendu « à maximiser les forces centrifuges et les motifs de contradiction, plutôt qu’à créer un intérêt commun », les Etats les plus puissants y ayant renforcé leurs capacités « à imposer de façon unilatérale ou du moins à bloquer les orientations politiques de l’ensemble en fonction de leurs intérêts ». Il en tire la conclusion que la représentation démocratique se trouve désormais monopolisée, au niveau national comme au degré paneuropéen, « par des classes politiques qui ne sont plus suffisamment contrôlées par leurs mandants pour fonctionner comme représentants du peuple ». D’où son constat d’une « sorte de loi de décomposition réciproque des procédures démocratiques » qu’il propose de dépasser en osant offrir « à tous les citoyens européens un progrès démocratique, et non pas la conservation ou la préservation a minima de la démocratie partielle ou inachevée dont ils jouissent jusqu’à présent ». Michel Theys
*** BRIAN MICHAEL GOSS, MARY RACHEL GOULD, JOAN PEDRO-CARANANA (sous la dir. de) : Talking Back to Globalization. Texts and Practices. Peter Lang (29 Broadway, 18th floor, New York, NY 10006, USA. Tél. : (1-212) 6477706 – fax : 6477707 – Courriel : info@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). Collection « Intersections in Communications and Culture », n° 33. 2016, 389 p., 33,04 €, 26 £, 42,95 $. ISBN 978-1-4331-2966-7.
Mondialisation est un mot-valise. La mondialisation vécue par l’un n’a rien à voir avec celle qui est endurée par l’autre. Dans leur chapitre introductif qui, selon son titre révélateur, vise à montrer comment ce concept se trouvé « lavé sur les rives de la mondialisation néolibérale », les coordinateurs du livre – qui enseignent tous trois la communication, les deux premiers dans des universités américaines, le troisième à l’Université Complutense de Madrid – rappellent lucidement, en substance, que le Madrilène bien formé, disposant d’un bon emploi et, partant, d’un statut social a plus de chances de discerner dans la mondialisation des opportunités que l’habitant d’une petite ville ou d’un village coupé du monde se battant pour survivre. Il y a, en somme, autant de mondialisations vécues que de citoyens sur la planète. Sans compter que, en outre, ce concept présente simultanément un avers et un envers, à l’instar de l’euro qui est à la fois « le paradigme d’un succès technocratique de la mondialisation en tant que monnaie utilisée par plus de 300 millions de personnes (...), qui étaient pour beaucoup historiquement hostiles les unes aux autres », mais aussi au service des exportations allemandes qui bénéficient d’un « euro transnational dévalué artificiellement par rapport au mark qu’il a supplanté ».
C’est à y voir un peu plus clair entre les différentes acceptions du concept que s’emploient les auteurs réunis dans ces pages, tous étant toutefois d’avis que la mondialisation actuelle est le fruit de l’expansion du capitalisme néolibéral venu supplanter « le ‘compromis’ fordiste entre capital et travail d’après la Seconde Guerre mondiale », ce dont témoigne clairement l’épigraphe choisi : « Ce volume est dédié à toutes les personnes et organisations (...) qui freinent les oscillations féroces de la mondialisation en faisant cause commune avec les personnes vulnérables, les vagabonds, les réfugiés, l’aspirant obstinément irréaliste, le voyageur, la victime des droits humains, entre autres protagonistes ». Concrètement, l’ouvrage est découpé en trois parties. La première prend la forme d’entretiens avec deux spécialistes du secteur des médias qui s’emploient à saisir les tenants et aboutissants de la mondialisation, laquelle contribue notamment à la montée e puissance du chauvinisme. La deuxième partie réunit des indices quant à la manière dont la mondialisation s’est insinuée dans les médias, les anciens comme les nouveaux : films de télévision, pages Internet de voyage en ligne, le blues, les valeurs politiques du néo fado portugais. Enfin, la troisième partie voit des spécialistes s’intéresser à la manière dont l’université évolue en Europe, aux campagnes qui ont visé à façonner les pratiques journalistiques pendant la guerre froide et, beaucoup plus d’actualité, à l’idéologie qui anime l’expérience Facebook. (MT)
*** PAVEL ZGAGA, ULRICH TEICHLER, JOHN BRENNAN (sous la dir. de) : The Globalisation Challenge for European Higher Education. Convergence and Diversity, Centres and Peripheries. Peter Lang (42-50 Eschborner Landstraße, D-60489 Francfort. Tél. : (49-69) 780700 – fax : 78070550 – Courriel : frankfurt@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). Collection « Higher Education Research and Policy », n° 4. 2016, 389 p., 56 €, 44,80 £, 72,95 $. ISBN 978-3-631-67299-0.
Prolongement d’un programme de recherches ayant impliqué six instituts universitaires d’Europe, cette monographie voit dix-neuf chercheurs s’employer, en quinze chapitres, à voir où en est l’enseignement supérieur sur le continent. C’est que, Bologne, Erasmus et Tempus aidant, ce secteur s’est trouvé confronté, ces trente dernières années, à des invitations pressantes à l’européanisation, la mondialisation étant une autre réalité l’ayant conduit à évoluer. Dans ces pages, c’est toutefois essentiellement la montée en puissance d’une Europe de l’enseignement supérieur qui est jaugée. Dans une première partie, ce sont des questions telles que la qualité de l’enseignement qui en découle, la mobilité qu’il favorise, la convergence et la diversité qu’il permet, ainsi que les idées politiques qui fondent ce processus d’européanisation qui sont interrogées. Deux auteurs relèvent notamment que l’Union européenne, avec son penchant pour l’économie de la connaissance, a cherché à « rapprocher le domaine académique et le secteur économique », la Commission ayant aussi eu tendance à voir dans les universités européennes des « institutions qui fonctionnent sur un mode ancien et périmé enraciné dans les idées et le contexte du 19ème siècle ». S’intéressant au programme Erasmus, un autre contributeur observe que la mobilité intra-européenne semble croître moins vite que l’arrivée en Europe d’étudiants en provenance d’autres régions du monde. D’autres regards, souvent critiques, sont encore portés sur le phénomène que constitue désormais le classement mondial des universités, sur leur diversification et sur les effets des orientations politiques européennes en Albanie, Croatie, Serbie et Slovénie. La deuxième partie traite de questions qui touche à l’éthique, aux valeurs et aux aspects sociétaux dans ce contexte qui voit les universités devenir des « entreprises » et les étudiants des « consommateurs ». Plusieurs auteurs se focalisent ainsi sur les processus de privatisation observables en Grande-Bretagne, l’un d’eux expliquant notamment que la réussite sur le marché de l’emploi dépend plus de l’université que vous avez fréquentée que de la nature du diplôme acquis, donc du statut social de votre famille. La situation aux Pays-Bas et en Pologne est également abordée. Enfin, dans la troisième partie, ce sont les nouvelles tendances et nouveaux défis se manifestant dans l’enseignement supérieur en Europe orientale et, en particulier, en Europe du Sud-Est qui sont étudiés. (PBo)
*** VINCENT KAUFMANN, ANDER AUDIKANA : Mobilité et libre circulation en Europe. Un regard suisse. Editions Economica (49 rue Héricart, F-75015 Paris) et Fondation Jean Monnet pour l’Europe (Ferme de Dorigny, CH-1015 Lausanne. Tél. : (41-21) 6922090 – fax : 6922095 – Courriel : secr@fjme.unil.ch – Internet : http://www.jean-monnet.ch ). Collection « Les Cahiers rouges », n° 216. 2017, 127 p., 22 €. ISBN 978-2-7178-6920-0.
Cet ouvrage est le fruit d’un paradoxe. Le 9 février 2014, les Suisses disaient ‘non’ à plus de mobilité en demandant une réduction des flux d’immigration en provenance de l’Union européenne et ‘oui’ à plus de mobilité en approuvant un fond pour le développement du rail dans la Confédération. Du coup, un chercheur basque-espagnol spécialisé en analyse des politiques publiques de transport, Ander Audikana, et un professeur suisse de sociologie urbaine et d’analyse des mobilités, Vincent Kaufmann, ont voulu répondre à une question à leurs yeux essentielle : « comment gouverner la mobilité ? » Dans ces pages, ils procèdent à une analyse systématique de la mobilité comme objet « politique » en mobilisant la littérature de la recherche urbaine, ce qui les fait du début à la fin considérer « le continent européen comme ‘Métropole Europa’, une mégapole qui présente les stigmates de la ségrégation et de l’exclusion, de la gentrification des centres, de l’étalement urbain, du sécessionnisme des gated communities ou encore des conflits de mode de vie, des questions de vivre ensemble et de diversité ». Dans un premier temps, ils interrogent le processus d’intégration européenne en esquissant d’abord le lien qui s’établit entre la mobilité et la composition d’une communauté politique nouvelle et en analysant ensuite les instruments d’action élaborés par les autorités publiques de l’Union en vue d’agir sur la mobilité. A la lumière de l’expérience helvétique, ils analysent enfin les situations de controverse sociale et politique qui se développent autour des enjeux de mobilité, les responsables des cinq principaux partis politiques suisses étant interviewés à ce propos. Le livre est préfacé par le Pr. Clive H. Church (Université de Kent) observe que ce livre fournit des éléments d’analyse intéressants « sur la pertinence de l’expérience suisse pour le Royaume-Uni, au-delà des grandes différences géographiques – souvent négligées par les admirateurs pro-Brexit du vote helvétique – qui rendent les comparaisons très difficiles ». Le préfacier relève aussi, non sans inquiétude, que le scénario le plus probable parmi ceux avancés par les auteurs est celui d’un « retour aux frontières » se fondant, dans son pays, sur un « repli xénophobe »... (PBo)