Le gouvernement polonais se mobilise, avec une armada d’arguments essentiellement politiques, ainsi qu’une campagne médiatique, à la veille du vote sur le choix du président du Conseil européen, pour saborder ce qui était une évidence pour la plupart des États membres : confier à Donald Tusk un second mandat.
L’offensive diplomatique, lancée soudainement par la Pologne samedi 4 mars (EUROPE 11739), s’est encore accentuée mercredi 8 mars, à 24 heures du sommet à Bruxelles, avec la publication de la lettre du Premier ministre polonais, Mme Beata Szydło, qui a été transmise aux 27 autres chefs d’État ou de gouvernement de l’UE. Elle y fournit toutes les raisons pour lesquelles M. Tusk ne devrait pas, selon elle, se voir confier un nouveau mandat de deux ans et demi à la tête du Conseil européen.
De tous les arguments avancés, il apparait clairement qu’une chose en particulier est reprochée à M. Tusk par le parti actuellement au pouvoir en Pologne, en dehors du fait de ne pas avoir consulté Varsovie en amont du sommet de La Valette sur son intention de se porter candidat pour un deuxième mandat. Il s'agit du discours qu’il a prononcé à Wrocław en décembre 2016, où il a parlé de « violations de la Constitution » et d’atteintes au « modèle démocratique européen », en référence au conflit mené au Parlement polonais entre le parti conservateur au pouvoir (Droit et Justice, PiS) et l’opposition.
Pour Mme Szydło, il est clair qu’après ce discours, elle ne pourra pas que s’abstenir envers ce candidat qu’elle n’a jamais porté dans son cœur. Elle considère en effet qu’à Wrocław, M. Tusk « a utilisé sa fonction au sein de l’Union pour s’immiscer personnellement dans un conflit politique en Pologne ». Il a ainsi outrepassé son mandat, en violant, de manière « brutale », la « neutralité politique » qui incombe au président d’une institution européenne. La solution proposée est d’opter pour un autre candidat, l’eurodéputé Jacek Saryusz-Wolski ayant toutes les compétences nécessaires pour donner un nouveau souffle à l’UE, a-t-elle argué.
Mercredi, M. Tusk s'est défendu du reproche qui lui est fait en affirmant qu'il connait très bien les limites de son mandat et qu'il s'est toujours comporté de manière « impartiale et neutre politiquement envers l'ensemble des vingt-huit États membres ». « En même temps, de manière évidente, il m'incombe aussi de protéger les valeurs et principes européens. C'est aussi mon rôle et ma profonde conviction », a-t-il dit, à l'issue du sommet social tripartite. Il s'est dit prêt à entendre le « jugement » du Conseil européen jeudi.
Dans le cas où le mandat de Donald Tusk serait, malgré tout, renouvelé, le Premier ministre polonais a souhaité prévenir ses homologues : un tel choix se ferait contre l’avis du gouvernement du pays d’origine du candidat, ce qui « est contraire au caractère intergouvernemental du travail de notre Conseil ». Par ailleurs, au regard du rôle joué par M. Tusk en tant qu’opposant politique en Pologne, ce choix constituerait « un précédent dangereux » et un mauvais signal pour le sommet de Rome (25 mars), où l’UE veut avant tout afficher son unité dans la perspective du ‘Brexit’.
Jusqu’où ira le gouvernement polonais pour bloquer l’élection ? C’est la question que tout le monde se pose et qui semble faire encore l’objet d'une réflexion au sein même de ce gouvernement, dont le Premier ministre arrive à Bruxelles dès mercredi soir et doit s’entretenir, jeudi, avec, entre autres, la chancelière Angela Merkel, quelques heures avant le début du sommet. À l’heure actuelle, la situation est relativement claire : pas un seul État membre ne soutient officiellement la candidature de M. Saryusz-Wolski et il n’y a pas d’autre candidat, crédible et annoncé, que M. Tusk.
D’un point de vue purement arithmétique, il n’est donc même pas nécessaire de compter les voix. D’un point de vue juridique, la Pologne ne dispose pas d’outils pour bloquer l’élection. Mais, la question est plutôt de savoir s’il y aura ou non un vote (à la majorité qualifiée 'étendue' : 72 % des membres du Conseil doivent voter pour, en représentant au moins 65 % de la population de l'UE). La Pologne mise avant tout sur le caractère inédit et politique du problème ainsi que sur la nature très informelle de la procédure pour tenter de saper l’élection de M. Tusk, en repoussant, par exemple, le choix à plus tard.
Il reviendra au Premier ministre maltais, Joseph Muscat, de gérer cette situation, en décidant de procéder ou non au vote. Selon un diplomate, M. Muscat aimerait plutôt chercher le consensus. La seule décision qu’il a prise, à ce stade, est de ne pas inviter M. Saryusz-Wolski à exposer son programme de travail devant les dirigeants européens, comme le souhaitait le seul État membre qui soutient cette candidature. (Jan Kordys)