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Bulletin Quotidien Europe N° 11737
REPÈRES / RepÈres

Quand la famille européenne est à l’heure des amputations… (III)

 Frans Timmermans est sur le point de subir un affront. Pas n’importe lequel : un affront étatique. Le premier vice-président de la Commission européenne risque d’être très bientôt désavoué par les chefs d’État et de gouvernement des pays de l’Union. Quelle faute le travailliste néerlandais a-t-il donc commise qui puisse justifier un désaveu venant carrément de l’Olympe des temps modernes ? Aurait-il, par exemple, vilipendé les ressortissants et dirigeants d’une région particulière d’Europe, ou tenu des propos pour le moins déplacés au sujet de partenaires économiques de l’Union ? Non, bien pire : Frans Timmermans a l’outrecuidance de prier les capitales de ne pas se parjurer ! En signant les Traités européens, elles se sont engagées, leur rappelle-t-il en substance, à défendre des valeurs telles que le respect de l’État de droit, avec la séparation des pouvoirs. Par conséquent, il leur demande de « faire front commun » dans la dénonciation – indispensable, à ses yeux – des dérives constitutionnelles observées en Pologne ces derniers mois.

Les autorités en place à Varsovie s’en étranglent, le chef de la diplomatie Witold Waszczykowski étant allé jusqu’à insinuer que des motivations politiques cachées incitaient Frans Timmermans à stigmatiser la Pologne. On en rirait si cette médisance n’était pas aussi affligeante que les faits incriminés. Elle illustre de manière sinistre la résistible tentation nationalo-extrémiste à laquelle des pays membres de l’Union cèdent à l’heure actuelle. Ainsi, la Hongrie de Viktor Orbán a déjà fait savoir qu’elle opposerait son veto à tout sermon que le Conseil européen voudrait adresser à la Pologne ; les autres pays du groupe de Višegrad ne manqueront pas de camper sur la même position. C’est pourquoi la demande de Frans Timmermans, que le Conseil se saisisse rapidement du ‘cas polonais’, met visiblement la Présidence maltaise mal à l’aise, elle qui préférerait renvoyer l’affaire au mois de mai, voire même carrément la refiler à la Présidence estonienne qui prendra la relève le 1er juillet prochain (EUROPE 11733).

Agir de la sorte serait un affront terrible pour Frans Timmermans qui, en l’occurrence, se verrait désavoué alors qu’il remplit seulement sa mission de veiller au respect des valeurs auxquelles ont souscrit les États membres. Ce serait aussi une gifle magistrale assénée par les capitales à la Commission européenne, cette institution qui, par-delà ses nombreux défauts, incarne l’intérêt général face aux intérêts particuliers des États. Ce serait enfin et surtout un abominable coup de pouce donné aux forces politiques qui, partout en Europe, s’activent pour abattre la construction européenne et remonter des murs protecteurs des souverainetés nationales. Ce serait, en somme, montrer ouvertement que les hommes et les femmes au pouvoir dans les États membres n’ont pas tiré les leçons de cette vérité rappelée par le président allemand Joachim Gauck lors d’un discours prononcé à la Sorbonne, le 26 janvier dernier à Paris : l’Europe « n’a jamais connu d’âge d’or et n’en connaîtra jamais. Elle est uniquement le théâtre d’une incessante lutte pour l’humanité, pour la liberté et le droit, la justice et la démocratie. »

Jouer la carte de l’attentisme hypocrite par rapport aux dérives polonaises par rapport à l’État de droit ne serait rien d’autre que donner des incitations aux forces extrémistes et nationalistes où qu’elles soient dans l’Union. Ce serait leur dire : ‘Agissez comme bon vous semble, nous ne ferons rien pour vous gêner !’

Non, il importe que les démocrates européens parlent au plus vite haut et clair, qu’ils tiennent aux citoyens un discours qui ne soit plus un assemblage de faux-fuyants et de tergiversations ! Il faut, comme l’a joliment écrit Javier Solana, se convaincre que, « pour le bien de l’Europe et du monde, il est temps de placer l’Europe au premier plan » (Project Syndicate, 18 février). Et il faut impérativement, par conséquent, lui donner les moyens de relever les défis qui se présentent à nous, sans plus tolérer les œillères qui imposent notamment de ne pas vouloir toucher aux traités.

Pour damer le pion aux populistes, nationalistes et autres extrémistes, le temps est venu de jouer la carte de l’audace, ainsi qu’y exhorte l’ancien haut fonctionnaire de la Commission Pierre Defraigne, aujourd’hui directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe : « Si elle ne réalise pas rapidement son unité politique, l’Europe va se désintégrer. Le statu quo n’est tout simplement plus une option. Si elle ne progresse pas, l’Europe retournera en arrière : le repli sur les États membres au nom d’un souverainisme rendu obsolète par le changement d’échelle du monde (États continentaux et firmes globales géantes) reviendrait pour l’Europe à remonter l’autoroute de l’Histoire à contresens » (La Libre Belgique, 6 janvier).

Il faut donc s’attaquer à la racine du mal populiste, si bien mise à nu par l’ancien député européen Daniel Cohn-Bendit voici plus de quatre ans : « Quand une partie de la population est durement frappée, quand la majorité se sent vulnérable et en perte de repères, quand l’avenir apparaît menaçant, le passé est embelli, le repli sur l’entre soi rassure, le souverainisme soulage, l’ouverture fait peur. Alors l’Europe s’éloigne. Les populismes de droite et de gauche s’engouffrent dans la brèche et trouvent en l’Europe un bouc émissaire facile » (Le Monde, 3 octobre 2012).

Une chose seule désormais doit compter : que tout soit mis en œuvre afin que le fossé entre l’Europe et de plus en plus de ses citoyens cesse de s’élargir ! Et, comme l’a fort justement déclaré le Premier ministre italien Paolo Gentiloni lors d’une récente visite à... Londres, « une intégration plus poussée est essentielle pour répondre aux ‘illusions du populisme’ » (The Guardian, 14 février). En clair, condamnons au silence ceux qui, dans les capitales, se font les chantres du statu quo et de l’impérative nécessité de conserver une Union qui avance au même rythme.

Non, une avant-garde est requise d’urgence, pour sauver l’essentiel tant qu’il en est encore temps. Pour des raisons liées à la souveraineté nationale, les pays de Visegrad et d’autres encore n’en feront pas partie ? Ce sera leur choix ! Mais il leur restera alors toujours la possibilité de rejoindre l’avant-garde lorsque leurs peuples se seront rendu compte que celle-ci a enfin décidé de mettre en œuvre cette promesse du préambule du Traité de Rome trop longtemps oubliée, celle d’États qui, voulant « établir les fondements d’une union sans cesse plus étroite entre les peuples », se sont assignés « pour but essentiel à leurs efforts l’amélioration constante des conditions de vie et d’emploi de leurs peuples ». Cela aussi, espérons-le, Frans Timmermans sera là pour le rappeler !

Michel Theys

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