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Bulletin Quotidien Europe N° 11712
REPÈRES / RepÈres

Variations dérangeantes sur le thème de l’information… (III)

 

Alors que le monde de l’information s’aventure sur des terrains où la post-vérité devient reine et où les mensonges, délibérés ou par omission, deviennent quasiment la règle, comment se positionne l’Europe ? À l’évidence, du côté des cantines plus qu’en première ligne pour ce qui est de ses institutions. N’en faisons pas le reproche au Conseil européen : de la presse, celui-ci ne connaît et ne reconnaît que celle qui accompagne fidèlement le Président ou le Premier ministre de chacun des vingt-huit (des vingt-sept bientôt, grâce en soit rendue aux inlassables fantassins des tabloïds !) États membres. Cette couverture de l’information européenne exclusivement par le petit bout national de la lorgnette est poussée à l’extrême par la « presse présidentielle » française qui suit le pensionnaire de l’Elysée dans tous ses déplacements ; pour elle, Bruxelles équivaut à Bogota ou Canberra, seul comptant le devoir d’acter pour l’histoire les propos tenus et les gestes posés par le monarque républicain pour défendre la grandeur – et les intérêts – de la France. En clair, dans l’institution qui régente l’Union, l’information européenne n’a droit de citer que déformée par les prismes nationaux – seuls les quelques médias disposant d’un correspondant permanent à Bruxelles étant en mesure de donner une image plus fidèle des dossiers et enjeux européens réels. D’une certaine manière, les journaux télévisés sont donc à vingt-sept États membres ce que les tabloïds sont au vingt-huitième, ce dont il faudra impérativement se souvenir le jour où…

Est-il davantage utile de pointer un doigt accusateur vers le Parlement européen ? Non. Pour deux raisons. D’abord parce que le Parlement a développé et déployé des moyens considérables pour permettre aux médias de suivre au mieux les activités se déroulant en son sein ; si ces moyens sont peu ou mal utilisés par les médias, la faute en incombe avant tout à ces derniers, sans doute parce qu’ils sont toujours enclins à penser que le vote sur une directive qui influera sur la vie de leurs téléspectateurs ou auditeurs ne mérite pas plus d’attention qu’une bombe explosant à Bogota ou qu’un accident d’avion à Canberra. Ensuite, comment ne pas voir que le Parlement européen est une institution où des députés élus sur des listes différentes dans vingt-huit États membres (bientôt vingt-sept, merci M. Farage !) se démènent pour attirer sur leur personne la lumière qui leur assurera la réélection ; cette course à la notoriété médiatique – et audiovisuelle en particulier – est humainement compréhensible, mais elle entre rarement en résonance avec les exigences journalistiques qui ne sont pas celles des publicistes et autres faiseurs de campagnes électorales.

Sur le front de l’information, il reste dès lors à se tourner du côté de la Commission européenne, laquelle dicte l’agenda médiatique européen depuis les années 1960 grâce à son ‘briefing de midi’ quotidien. Dicte ou, plutôt, dictait. C’est que le Groupe du porte-parole n’a cessé, ces trois dernières décennies, de voir dans la salle de presse un corps étranger incommode. En somme, les temps ont bien changé, et pas en mieux.

Berlaymont, années 1980. La salle de presse est sans doute amiantée comme le reste de l’immeuble, mais les relations qui y prévalent sont cordiales, voire même amicales ; les porte-parole sont assis à une table qui fait face à des tables identiques occupées par les journalistes accrédités ; dans le fond de l’hémicycle, « Madame Anna » sert le café à quelques journalistes et fonctionnaires ; à la fin du briefing, (presque) tous se retrouveront à son comptoir le temps d’un apéro qui permet de préciser certaines questions, d’approfondir un sujet, de nouer aussi des relations mêlant sérieux et humour qui conduiront souvent à des liens d’amitié entre porte-parole et journalistes. Dans l’affaire, c’est l’info qui gagne. Survient la première guerre du Golfe et, avec elle, le porte-parole de l’Otan, Jamie Shea, qui vient s’adresser chaque jour à sa salle de presse debout derrière sa tribune, comme un prêtre en chaire de vérité. Dans le Berlaymont désamianté d’aujourd’hui, la salle de presse est plus luxueuse, mais il n’y a plus de bar ; surtout, elle aligne un trio de chaires de vérité d’où, chaque jour, est annoncée la bonne parole. Laquelle, bien entendu, est à accepter et propager urbi et orbi, et de préférence sans être altérée, rectifiée ; en clair, le journaliste est devenu un personnage jugé indocile, toujours suspect car toujours enclin – c’est la raison même de son activité – à aller voir ce qui se cache derrière l’information déployée sous les atours de la communication institutionnelle. Serez-vous étonnés, dès lors, si les briefings de la Commission sont bien moins suivis désormais par les journalistes parce que l’institution s’est voulue agence de presse et/ou de com en contact direct avec le citoyen européen ?

Que cette stratégie soit gagnante est tout sauf une évidence. Si l’on en croit l’Eurobaromètre 83 du printemps 2015, huit Européens sur dix étaient d’avis que « l’Union européenne a besoin d’un message plus clair », les responsables de sondage visant à prendre le pouls de l’opinion publique européenne jugeant qu’une « clarification de la communication de l’Union » était « souhaitée par une majorité absolue de personnes (…) dans la totalité des 28 États membres », les citoyens britanniques n’ayant pas été les derniers à émettre ce vœu (84%), à peine derrière les Grecs (87%), les Luxembourgeois et les Français (86%), avant les Néerlandais (85%), les Tchèques fermant la marche avec 66%. Que faut-il en retenir sinon qu’il y a un goût de trop peu (d’infos européennes) dans le chef des citoyens ?

Voilà qui, évidemment, ne devrait pas manquer d’amener le commissaire et les services compétents de la Commission à s’interroger sur le bien-fondé de leur action dans le domaine de l’information et, le cas échéant, à réfléchir à des actions plus efficaces en ce domaine. Est-ce le cas ? Il faut, hélas, en douter.

Au Berlaymont, quelles sont les dernières nouvelles venues de ce « front » ? Il n’y en a qu’une : la Commission est sur le point de couper les vivres au réseau Euranet Plus qui, regroupant dix-huit radios, émet chaque année quelque 350 capsules consacrées à l’Union européenne. Fâcheux ? Oui. Scandaleux ? Non. Ce contrat avait été attribué à ce consortium au terme d’un « dialogue compétitif » portant au maximum sur trois années. Juridiquement, rien ne peut donc être reproché à la Commission. Sur le fond, l’affaire est toutefois presque aussi fâcheuse que ne l’avait été la décision de l’exécutif européen de ne plus soutenir l’expérience de Presseurope.eu, site d’actualités européennes permettant aux citoyens de s’informer par-delà la barrière que constitue, en Europe, la diversité linguistique. Cette décision-là constituait à ce titre une faute, celle relative à Euranet Plus ne relève, elle, que de considérations comptables aux effets désagréables. La section française de l’Association des journalistes européens a jugé que « l’arrêt d’Euranet Plus serait une absurdité journalistique et politique ». Une absurdité politique, sans aucun doute, mais faut-il suivre pour autant nos confrères français lorsqu’ils lancent : « Si l’existence des radios partenaires du réseau n’est pas menacée, il est fort probable que les programmes consacrés à l’actualité européenne financés par Euranet Plus s’interrompent » ? L’énormité de l’affirmation sidère : faut-il que la chaîne publique francophone belge RTBF bénéficie du soutien accordé à Euranet Plus pour daigner s’intéresser à l’actualité européenne ? L’Italienne Radio 24, la Française BFM Business, la Roumaine Radio Romania ou la Polonaise Polskie Radio cesseront-elle de parler d’Europe le jour où, en mars prochain, Euranet Plus mourra de sa belle mort ? Non, le devoir de bien informer qui incombe aux journalistes ne peut s’embarrasser des subventions qui tombent ou ne tombent pas, ceci étant seulement l’affaire des dirigeants des chaînes et de leurs services financiers.

Pour la bonne bouche, sachez que la Commission a un temps voulu dupliquer l’expérience Euranet Plus dans le domaine télévisuel aussi. Le projet a été abandonné par la Commission sans réelle justification, cet avortement médiatique ayant eu pour seule séquelle une saignée budgétaire de l’ordre de 500 000 €. Une bagatelle par rapport à la dotation dont bénéficie Euronews, soit « chaque année 25 millions d’euros » selon le patron du réseau Euranet Plus (EUROPE 11688). C’est que, s’emploie à justifier Nathalie Vandystadt, porte-parole de la Commission pour ce qui est du marché unique numérique, Euronews s’est vue reconnaître une « mission d’intérêt général (…) dans le domaine de l’information, la chaîne étant la seule à produire des nouvelles sur les enjeux européens avec une perspective paneuropéenne » (idem). Quels que soient les mérites et qualités de la chaîne basée à Lyon, ce panégyrique laisse quelque peu circonspect. Est-il déplacé de rappeler qu’il a fallu très longtemps avant qu’Euronews ne compte un correspondant permanent à Bruxelles, de relever aussi que la chaîne s’est ouverte à des capitaux qui n’ont rien d’européens, tant et si bien que, selon un informateur du quotidien Le Monde (18-19 décembre), « en dix ans, la part publique européenne est passée de 100% à 50% du financement, aujourd’hui elle tombe à 3% » ? Les éloges de la Commission restent-ils dès lors vraiment pertinents ?

En réalité, la Commission – et, à travers elle, l’Union européenne tout entière – n’a toujours aucune arme pour obtenir une quelconque victoire sur le terrain de l’information, en particulier télévisée. L’ancien ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, a raison lorsqu’il juge que « l’Union européenne – coincée entre les trolls russes et Breitbart News – devra se préparer à des moments vraiment difficiles » (Project Syndicate, 5 janvier dernier) si elle ne se donne pas les moyens d’entrer vraiment en contact avec ses citoyens. Pourrait-elle y parvenir en se conciliant les chaînes nationales les plus respectables ? Pas sûr, si l’on en croit Gareth Harding, du Réseau de journalisme éthique, pour qui « même la BBC a diffusé plus négativement que positivement » à propos de l’Union pendant la campagne référendaire : « Un rapport d’avril des analystes zurichois de Media Tenor a conclu que seuls 7% de la couverture de l’Union européenne par la BBC étaient positifs, et 45% négatifs. Il a aussi constaté que le ton de la couverture était plus négatif que celui utilisé pour les hommes forts Vladimir Poutine et Xi Jinping. Même le dictateur syrien Bachar el-Assad a bénéficié de mentions plus positives que l’Union européenne ».

Que l’on ne vienne pas, dans ces conditions, jeter la pierre aux citoyens britanniques qui ont décidé d’abandonner cette Europe présentée sous les atours d’une marâtre aussi insupportable qu’inutile. Demandons plutôt à la Commission quelles initiatives ambitieuses elle compte prendre pour éviter que la dérive citoyenne imputable à la mal-information ou à la désinformation ne vicie davantage le projet d’unir les citoyens d’Europe !  

Michel Theys

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