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Bulletin Quotidien Europe N° 11685
REPÈRES / RepÈres

Écouter la société civile nouvelle, pas (trop) l’opinion publique… (I)

Les scrutins de dimanche dernier ont été porteurs d’enseignements pour les Européens. Certains sont à première vue positifs, en tout cas très encourageants. Une courte majorité d’Autrichiens – ou, du moins, une majorité de même ampleur que celle qui a imposé le ‘Brexit’ au Royaume-Uni – a donné raison à Bertolt Brecht : l’ascension d’Arturo Ui n’est pas irrésistible, pas même dans le pays où Adolf Hitler a vu le jour (EUROPE 11682). Et sachant que le dramaturge allemand a situé sa pièce dans le Chicago d’Al Capone et de la prohibition, il est tentant d’y voir aussi une invitation à considérer que l’ascension de Donald Trump aurait pu, aurait dû être, elle aussi, résistible. En tout cas, ne boudons pas notre soulagement : en ces temps qui, plus que jamais, incitent à penser que le dramaturge allemand mort autrichien ne se trompait pas lorsqu’il avertissait que « le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde », toute « défaite du nationalisme et du populisme rétrograde et anti-européen » est bonne à prendre – même si cette défaite est quand même nettement moins « lourde » que celle dont s’est félicité le président sortant du Parlement européen, Martin Schulz.

En Autriche, une simple bataille a été gagnée, pas la guerre qui doit être menée au sein de l’Union européenne pour répondre au malaise démocratique qui se répand un peu partout. L’Italie est venue montrer le même jour que l’affaire n’était pas gagnée. Sans doute le président du Conseil italien, Matteo Renzi, a-t-il une part substantielle de responsabilité dans l’échec référendaire qui l’a conduit à présenter sa démission, lui a qui a notamment commis l’erreur de conférer un caractère plébiscitaire à la consultation populaire. Or, comme l’a fort joliment écrit notre confrère Benoît Hopquin, « le populo a l’âme vindicative » en cette époque à nouveau protestataire, à tel point qu’on peut aisément deviner un « goût du sang, en France et ailleurs, cette envie furieuse de voir des trognes d’aristos au bout de piques, ce besoin de décapitations symboliques, pour user d’un raccourci » (Le Monde, 6 décembre, p. 21). À jouer imprudemment sa tête, Matteo Renzi a donc fini par la perdre, suivant en cela l’exemple de Juppé et Sarkozy aux ambitions passées sous le couperet des primaires – François Hollande étant carrément passé, lui, sous la guillotine de son quinquennat…

S’il est partiellement coupable de sa déconvenue, l’ancien maire de Florence n’est-il pas toutefois aussi un peu victime de contraintes que l’Europe fait peser sur l’Italie et sur tous les autres pays de l’Union, ceux de la zone euro en particulier ? « Italie : un ‘non’ pour dire ‘basta’ à l’Europe », a ainsi titré La Tribune. Un « non » pour dire « basta » à une certaine Europe, faut-il lire en réalité, l’article de Romaric Godin accusant les maîtres de la zone euro d’avoir placé l’Italie sous leur coupe et d’y imposer des réformes structurelles à l’évidence inappropriées pour le pays. En clair, celui-ci serait la victime (comme la Grèce…) de politiques macro-économiques que l’eurodéputé Philippe Lamberts (Verts/ALE, belge) juge « complètement ineptes », la stagnation économique qui en découle en Italie étant, selon le journaliste, le prix à payer pour l’égoïsme de l’Allemagne. En tout cas, confirme le Pr. Mario Telò, si l’Italie ne se donne pas les moyens de mettre à profit « la fin de l’austérité » décidée par la Commission – mais son attitude est ouvertement contestée par le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, ainsi que son homologue néerlandais et président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem (EUROPE 11682) – et si les pays « amis de l’Italie » ne parviennent pas à imposer la solidarité avec elle sur le plan migratoire, les partenaires de Rome auront bel et bien préparé « une victoire raz-de-marée en 2018 » des partis populistes de Beppe Grillo et extrémiste de la Ligue du Nord accoquinée avec les « fascistes de ‘Fratelli d’Italia’ ». En clair, conclut l’ancien président de l’Institut d’études européennes de l’Université libre de Bruxelles, « la troisième économie de l’Eurozone » sera sans doute alors gouvernée « par des partis extrémistes qui demandent la sortie du pays de la zone euro, signifiant la fin de l’histoire de la monnaie commune (ou son maintien seulement pour un petit club des pays nordiques côtés ‘AAA’ par les agences de notation, ce qui revient au même) ».

Une fois encore se pose donc la question de savoir si la gestion ouvertement intergouvernementale de la zone euro et, de manière plus générale, de l’Union européenne n’est pas sur le point de pousser vers les oubliettes de l’histoire l’Europe telle que certains voulaient la construire depuis le début des années 1950. Il se trouve des responsables européens pour regretter le populisme de Matteo Renzi, coupable de n’avoir pas voulu chanter en chœur avec Mme Merkel et M. Hollande ‘ tout va très bien, Madame la Marquise’ sur les remparts de Bratislava, à l’issue du sommet de septembre dernier. Il s’en trouve d’autres pour fustiger la disparition du drapeau européen lors de certaines conférences de presse du dirigeant italien. Mais ne s’en trouve-t-il pas un pour se demander humblement si la manière dont l’Union évolue n’y est pas pour quelque chose ? Pour se demander si le carcan imposé au nom de la loi des plus forts ne devient pas une camisole de force s’avérant insupportable pour ceux qui, dans certaines capitales, ont à résister à l’essor des forces populistes ? Non, il n’y a pas vraiment lieu de se féliciter sans retenue de la victoire de l’écologiste Alexander Van der Bellen car 47% des Autrichiens s’étant rendu aux urnes ont quand même porté leur choix sur le candidat extrémiste de droite et nationaliste. Ne pas le voir, c’est donner malheureusement raison au (momentanément encore) député européen britannique Syed Kamall, président du Groupe (eurosceptique) des conservateurs et réformistes européens, lorsqu’il a observé : « On dirait que les leaders européens préfèrent encore étriller les citoyens qui votent pour des nationalistes au lieu de s’occuper de leurs inquiétudes »… Il a raison, l’opinion publique a de plus en plus peur, est de plus en plus fâchée partout en Europe. Le populisme, le nationalisme, les extrémismes en font leur miel. Il faut donc, d’urgence, prêter l’oreille aux franges de la nouvelle société civile qui, comme en Autriche, se lèvent pour empêcher l’irréparable. (À suivre) Michel Theys

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