Dans son dernier livre (Un fauteuil sur la scène, paru chez Grasset), Amin Maalouf remonte le fil de quatre siècles d'histoire de France en brossant le portrait des dix-huit personnages qui, depuis 1634, se sont assis avant lui sur le 29ème fauteuil de l'Académie française. Il y revient notamment sur Ernest Renan qui, s'il a fort raisonnablement estimé qu'une nation était un plébiscite de tous les jours, ne s'en méfiait pas moins « du suffrage universel, qui donnait, de son point de vue, trop de poids à une masse populaire inculte, 'dénuée d'idéal', disait-il, et 'repoussant tout principe social supérieur à la volonté des individus' ». Et Amin Maalouf de considérer que, aux yeux de l'intellectuel du XIXème siècle, « le progrès d'une société devait s'obtenir en éduquant les masses, pas en leur confiant le pouvoir ». Ce sont des propos d'une étrange actualité…
Renan, et Maalouf à sa suite, nous rappellent tout d'abord que la démocratie est en permanence une convalescente que guettent des rechutes de maux divers. Elle est la marque emblématique, mais toujours fragile de la civilisation occidentale qui, selon le sociologue Jean Baechler, est mauvaise, mais tellement à chérir: « Elle est mauvaise parce qu'elle implique les risques et les angoisses de la liberté ; les autres sont pires, parce qu'elles mutilent l'homme par des certitudes arbitraires et l'oppression qui en découle. » Ce raisonnement est imparable en ce qu'il renvoie les dictatures, les régimes forts et, à terme, les démocraties illibérales que l'on voit tenter de prendre racine dans certains coins d'Europe centrale à ce qu'ils sont fondamentalement: des outils castrateurs de la liberté individuelle et, partant, de l'un des fondements du principe démocratique. Mais aujourd'hui, ne convient-il pas aussi de s'interroger sur le caractère potentiellement nocif, et même carrément mortifère pour nos démocraties, des risques et des angoisses de la liberté qui enflent actuellement ? À l'heure où les Britanniques s'apprêtent à dire par référendum s'ils veulent ou non que leur pays reste dans l'Union européenne, il n'est pas déplacé d'y réfléchir.
C'est que, dès 1762, Jean-Jacques Rousseau - dans son Du contrat social - osait cette observation que d'aucuns qualifieraient désormais d'élitiste: « La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n'est pas toujours éclairé. » D'où cette question qui renvoie à la nécessité ressentie par Ernest Renan d'éduquer les masses plutôt que de leur confier le pouvoir: qui, de nos jours, assume cette très lourde responsabilité de l'éducation, de l'éducation civique en particulier ? Au-delà du fait que l'enseignement est perçu dans beaucoup de pays comme aussi malade que la démocratie, il est loisible d'y répondre en observant deux des principaux acteurs de la campagne référendaire: les médias et les politiques.
Commençons par le plus simple: les médias. Le plus simple car, en Grande-Bretagne, la dérive médiatique est poussée depuis de très nombreuses années à son paroxysme. Si le 'Brexit' l'emporte, nul ne pourra nier que ce sera le couronnement d'un travail de sape mené depuis quelques décennies par les tabloïds qui font « autorité » chez le citoyen lambda. Qui regarde la BBC ? Qui lit le Financial Times ou quelques autres titres de la presse de qualité ? Une infime portion de la population britannique - celle-là même que les milieux populistes assimilent à « l'élite » qu'ils vomissent. Non, l'immense majorité des citoyens britanniques qui se rendront aux urnes jeudi prochain aura vraisemblablement à l'esprit quelques bobards anti-européens absurdement ridicules, des mensonges éhontés bâtis sur cette ligne éditoriale fangeuse: médisez, médisez, il en restera toujours quelque chose ! Nous sommes, en l'occurrence, à mille lieues de la manière dont Emanuele Gazzo, le premier rédacteur en chef de l'Agence Europe, définissait la mission et la responsabilité assignées aux organes de presse et, en tout premier lieu, aux journalistes: « La presse est largement responsable de la formation et de l'expression de cette chose mystérieuse qu'on appelle 'l'opinion publique'. Être conscient de cette responsabilité est, pour un journaliste, un devoir fondamental, au même titre que ceux de dire la vérité et de ne rien omettre de ce qui peut contribuer à la connaissance de la vérité. » Dans l'affaire britannique qui nous occupe, la crise médiatique a donc très largement provoqué une lame de fond qui, devenue tsunami, déstabilise désormais la démocratie britannique, et l'Union européenne accessoirement.
Car, que l'on ne s'y trompe pas, ce référendum est, quel que puisse être son verdict, le triomphe de Nigel Farage et de son parti populiste et xénophobe, sa victoire sur les formations politiques traditionnelles qui n'ont pas trouvé les ressources morales pour empêcher que l'arme référendaire ne soit utilisée pour mettre à mal la démocratie représentative. De l'autre côté de la Manche, celle-ci a trouvé à s'incarner, ces dernières semaines, dans les postures adoptées par David Cameron et Boris Johnson, le premier étant le héraut d'un maintien dans une Europe qu'il avoue pourtant ne pas aimer et le deuxième jouant la carte du 'Brexit' non par conviction assurée, mais parce qu'il veut être calife à la place du calife. D'où cette question: l'Union devait-elle être le jouet d'une démocratie nationale dévoyée ?
Michel Theys