Réalité ou illusion ? La relance de la coopération entre l'Afrique noire et l'Europe s'avère moins aisée de ce qu'annonçait la Déclaration commune adoptée à l'issue du sommet de début avril. Ce document final présuppose que les conflits entre les pays africains soient pour l'essentiel surmontés et que les abus et les cruautés du colonialisme européen ne soient évidemment pas oubliés, mais mis de côté pour laisser la place aux nouvelles formes de coopération. L'évolution réelle est encore bien différente, car des conflits entre pays africains, voire internes, se poursuivent et souvent on demande à l'UE interventions militaires ou financements supplémentaires. La coopération décrite dans la Déclaration commune du 3 avril définit pour la période 2014-2017une stratégie partagée, qui comporte le doublement des financements européens en faveur de la paix en Afrique et la prorogation des aides actuelles: 20 milliards d'euros par an, qui font de l'Europe (UE et États membres) le premier fournisseur d'aide à l'Afrique (EUROPE 11053). Cet engagement sera respecté. Mais le démarrage de l'ensemble n'est pas encourageant, même si des évolutions positives ne manquent pas. Pourtant, dans plusieurs cas on semble aller dans le sens opposé, aussi bien pour l'aspect «fin des conflits» en Afrique, que pour la nouvelle forme de coopération qui doit marginaliser le passé colonial. L'Europe ne demande pas d'oublier ses responsabilités anciennes, mais, sur le terrain, elles devraient être remplacées par l'égalité politique et la coopération entre les deux continents en se fondant sur trois bases: développement économique ; paix et sécurité ; développement humain.
Rwanda, le départ raté. Le premier événement spectaculaire difficilement compatible avec le programme souscrit en commun réside dans la relance conflictuelle et polémique du drame qui avait ensanglanté le Rwanda il y a 20 ans. Le 6 avril, veille de la cérémonie commémorative à Kigali du génocide qui avait entrainé la mort de 800.000 hommes, femmes et enfants, Catherine Ashton avait, au nom de l'UE, défini ce drame un échec collectif impliquant un devoir commun de mémoire (voir EUROPE 11055).
La cérémonie s'est ensuite déroulée sans aucun membre du gouvernement français, parce que le président rwandais Kagame avait accusé publiquement la France d'avoir participé à « l'exécution même du génocide ». Loin de moi l'intention de discuter des responsabilités du drame de 1994, mais l'objectif d'aujourd'hui devrait être clair: éviter les manifestations qui nuisent à la coopération euro-africaine redessinée et au soutien de l'UE au développement de l'Afrique. Les deux pays européens impliqués sur place il y a vingt ans, France et Belgique, avaient ensuite analysé les évènements. En particulier, le Sénat belge avait créé une commission d'enquête, qui, en 1997, avait reconnu les responsabilités politiques et militaires de la Belgique.
Le discours prononcé par le président rwandais le 7 avril, en présence de plusieurs ministres européens, dépassait en fait le cas du génocide de 1994 (dont les auteurs matériels avaient été africains) et soulignait que ses racines historiques résidaient dans le colonialisme, fondé sur un système d'idées qui en substance revient à affirmer que les peuples locaux sont moins qu'humains et méritent d'être exterminés.
La Belgique a réagi avec calme. La réaction française a été beaucoup plus vive.
Pourquoi je reviens sur des évènements du début de ce mois ? Parce que la situation sur place est encore très confuse, avec des citoyens arrêtés arbitrairement et accusés de menacer la sécurité de l'État ou avec des partis d'opposition en exil.
Respecter l'Afrique. Certaines situations ailleurs sont encore plus dramatiques. Le Nigéria fait face à un véritable conflit entre son armée et les rebelles musulmans. En République centrafricaine, les combats religieux ont pris des dimensions dramatiques, au point que l'ONU a décidé l'envoi de Casques bleus et de policiers ; et je ne cite pas le Mali. L'Afrique est victime aussi, par exemple, de l'ignoble trafic de faux médicaments, en provenance soit du Moyen-Orient, soit de la péninsule arabique, ou parfois fabriqués en Afrique même (voir EUROPE 11055).
L'Europe n'a pas de leçons à donner, car c'est elle qui a déclenché les deux guerres mondiales du XXème siècle. Elle l'a payé cher et a réalisé son Union pour rendre impossible la répétition de catastrophes internes analogues. L'Afrique devrait aller dans la même direction, évidemment selon ses caractères spécifiques et ses cultures. De son côté, l'Europe, quoi qu'en disent certains démagogues (je reviendrai sur cet aspect), n'est pas en mesure d'accueillir un nombre incalculable d'immigrés clandestins, ni de fournir des financements illimités. L'esprit et les principes de la Déclaration commune euro-africaine du 3 avril doivent être respectés, sinon c'est l'échec pour tous. (FR)