Réactions en partie déconcertantes. Les réactions à l'octroi du prix Nobel de la paix à l'UE ont été en partie déconcertantes. Quelques sondages d'opinion sont négatifs: la grande majorité des citoyens interrogés a répondu que ce prix n'était pas mérité. Certaines forces politiques ont été sur la même ligne, soit en faisant de l'ironie, en Grande-Bretagne notamment, soit avec des réactions rancunières: selon la coalition grecque Syriza ce prix représente « une insulte pour les peuples européens qui font face aux mesures antisociales qui conduisent à la dissolution de l'unité sociale et de la démocratie ».
Ce résultat confirme que: a) l'Europe est actuellement mal vue par une large partie de la population, car elle est considérée comme responsable des mesures d'austérité appliquées dans la plupart des États membres ; b) la signification du prix Nobel a été mal comprise.
Le premier point n'appelle pas de longs commentaires: les populations attribuent largement à l'UE la responsabilité des sacrifices et des efforts qui leur sont imposés, en oubliant ou en négligeant tout ce qu'on a découvert et qu'on découvre au niveau national en matière d'abus, négligences et malversations. Les autorités européennes ont commis leurs fautes et abus, mais ce n'est rien en comparaison de ce qu'on apprend dans la plupart des États membres ou à propos du comportement du monde de la finance.
La vraie signification. La signification du prix Nobel est pourtant évidente: c'est la mutation de l'Europe, hier Continent de la guerre, aujourd'hui Continent de la paix ; la naissance d'un présent et d'un futur sans conflits armés, alors que l'Europe a été, dans les siècles, l'origine et la cause de toutes les guerres.
En plus de ces remarques générales, la motivation du prix cite quelques aspects spécifiques: la fin de la séparation entre l'Ouest et l'Est du continent, la pacification progressive des Balkans, l'extension à la Turquie des règles démocratiques et du respect des droits de l'Homme. C'est la première fois qu'un prix Nobel est attribué non pas à une personnalité ni à un groupe de personnalité, mais à une zone, à un continent.
Les historiens ont expliqué et justifié ce choix sans précédent en rappelant ce qu'était l'Europe dans un passé même récent. Exemple: « On ne peut imaginer rien de plus absurde que la première guerre mondiale, où Allemagne et Russie, France et empire austro-hongrois, Angleterre et Italie se sont détruits au nom d'intérêts nationaux mal compris. On ne peut imaginer rien de plus sinistre que les années de 1919 à 1945, lorsque l'Europe a connu en même temps nazisme, communisme et fascisme. »
Les générations qui sont arrivées ensuite, non seulement les jeunes d'aujourd'hui, mais aussi ceux qui ont soixante ans et même davantage, paraissent ignorer ce qu'était l'Europe d'hier ; ils devraient y réfléchir avant de décrier et condamner l'Europe actuelle.
Deux initiatives. Globalement , les réactions négatives ou ironiques résumées plus haut sont rares par rapport aux réactions positives ; notre bulletin en a rendu compte. Je me limite à ajouter deux remarques de parlementaires européens:
a) Daniel Cohn-Bendit a regardé en avant: maintenant que l'UE a obtenu une reconnaissance formelle en tant que pouvoir de paix, elle doit demander un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Il est vrai qu'il faudra convaincre les États membres qui détiennent ce siège à titre national…
b) Alain Lamassoure et Franziska Brantner ont relancé le projet d'Institut européen de la paix, soutenu par la commission parlementaire des budgets et par la Suède et la Finlande. L'étude de faisabilité commandée par le PE sera bientôt présentée, ouvrant la porte à un premier débat public.
Jacques Delors à Oslo ? La question se pose: qui retirera, le 10 décembre à Oslo, le prix Nobel au nom de l'Europe ? On a cité Herman Van Rompuy, José Manuel Barroso, le président du Parlement européen M. Schulz et Catherine Ashton en tant que Haute représentante « politique étrangère » ? Iront-ils tous ensemble ?
Une suggestion: pourquoi ne pas désigner un protagoniste de la construction de l'unité européenne ? Étant donné que Spinelli, Monnet, Adenauer, Spaak et bien d'autres ne sont plus là, un nom semble s'imposer: Jacques Delors. Sa réaction au diplôme octroyé à l'Europe est marquée par la confiance: « La construction de l'Europe n'a jamais été un long fleuve tranquille, mais elle a toujours surmonté les crises grâce à de nouvelles avancées. Ce prix Nobel incite à poursuivre l'œuvre historique avec clairvoyance et courage. »
On le voit, sa confiance dans la construction européenne est, quant au fond, intacte.
(FR)