Expérience du passé. Pour l'Europe et ses États membres, la participation prolongée aux conflits armés est inefficace et dommageable. C'est une constatation. L'intervention militaire est parfois inévitable ; mais plus elle se prolonge, plus les inconvénients et les échecs se multiplient. De telles remarques généralisées peuvent paraître excessives et, dans cette rubrique, étranges ; mais les évolutions notamment en Libye sont tellement semblables aux expériences passées (Corée, Canal de Suez, Irak, etc.) que le rapprochement n'est pas abusif: en définitive, on ne constate que des échecs, et on comprend qui s'efforce de sortir de l'état de guerre.
Dans le cas de la Libye, notre bulletin n° 10418 a rendu compte des évolutions aux niveaux les plus élevés de l'UE et de l'OTAN. Je souligne quatre points: 1) le CNT (Conseil de transition national, qui représente les rebelles) a « un rôle à jouer dans la transition en douceur vers l'avenir », ce qui semble indiquer qu'il ne peut pas réclamer l'exil préalable de Kadhafi ; 2) l'action militaire en Libye représente un lourd fardeau technique et financier ; 3) le CNT réclame des aides financières substantielles ; l'UE y contribue déjà et le Groupe de contact international «Libye» vient en pratique de débloquer 3 milliards de dollars sur les milliards et milliards que Kadhafi et sa clique ont déposés dans des banques. 4) le chef diplomatique des rebelles a indiqué que dans la nouvelle ère aucune présence militaire étrangère ne serait la bienvenue.
Pour la solution diplomatique. Les nouvelles orientations ont eu en France une confirmation explicite et une clarification lors du débat du 12 juillet au parlement national et ensuite au sénat. Les comptes rendus de ce double débat n'ayant pas dépassé les frontières françaises, il est utile d'y revenir.
Le Premier ministre François Fillon avait déclaré que la France « s'en tient au mandat défini par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui n'est pas d'éliminer le colonel Kadhafi (…) Une solution politique est plus que jamais indispensable et commence à prendre forme ». Cette solution implique: « le retrait du colonel du pouvoir » ; un cessez-le-feu « authentique et vérifiable » ; la fin des exactions contre la population civile ; le libre accès de l'aide humanitaire. Le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé avait été encore plus explicite: « Nous sommes aujourd'hui en meilleure position pour faire émerger un consensus politique sur la solution diplomatique », qui comportera « la constitution d'un gouvernement de transition associant les différentes parties prenantes ». Ce gouvernement mixte serait chargé d'organiser un dialogue national réunissant, sous les auspices du CNT, les autorités traditionnelles. M. Kadhafi doit-il quitter la Libye ? Le ministre a répondu: « Il reviendra aux protagonistes d'en discuter » ; de toute manière, le colonel n'aurait plus aucune responsabilité politique. En marge du débat officiel, M. Juppé avait indiqué: « Nous recevons des émissaires qui nous disent que M. Kadhafi est prêt à se retirer ». Et on a attribué aussi à M. Juppé la remarque suivante: « On arrête de bombarder dès que les Libyens parlent entre eux et les militaires de tous bords rentrent dans leurs casernes ». De son côté, le Premier ministre de la Libye « officielle » a proposé un « dialogue entre toutes les parties » auquel M. Kadhafi ne participerait pas personnellement, et par ailleurs la Turquie a mis au point un plan analogue à celui de la France, encore plus détaillé et précis.
Ces orientations avaient été affirmées dès le départ par Alain Juppé, mais n'étaient pas celles initiales de M. Sarkozy, étrangement influencé par le philosophe-journaliste Bernard-Henri Lévy.
Rien n'avait marché comme prévu. En fait, ainsi qu'il arrive si souvent dans les guerres, rien n'avait marché comme prévu par M. Sarkozy et à Londres. Le point de départ indiqué par l'ONU était la protection des populations civiles. En cours de route, l'objectif était devenu le changement de régime en Libye, en prévoyant que le colonel se serait effondré en quelques semaines. La réalité a été bien différente, et l'opération est devenue un lourd fardeau notamment pour la France et le Royaume-Uni, avec des complications et des soucis concernant les armements. Certaines initiatives, comme le largage d'armes légères aux «rebelles», n'avaient aucun rapport avec le mandat initial. Et voici que s'affirme le tournant vers la solution politique.
Une tendance générale. Si le projet «diplomatique» aboutit, le résultat aura été en définitive positif. Tout s'oriente dans le sens d'éviter de prolonger la liste des échecs qui ont prouvé l'inefficacité des conflits armés de longue durée, qui en définitive nuisent aux intérêts des États membres et divisent l'Europe. La tendance dépasse le cas libyen, allant dans le sens de réduire progressivement, et quitter dès que possible, la participation à des guerres comme celle en Afghanistan, et à réduire la présence armée ailleurs.
Les militaires font leur métier ; que les responsables politiques fassent le leur. (F.R.)