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Bulletin Quotidien Europe N° 10353
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Union économique et monétaire: un débat confidentiel entre protagonistes

Quelques infractions au secret. Le projet était clair: le « séminaire d'experts » conçu et dirigé lundi à Bruxelles par Jacques Delors et Étienne Davignon sur le thème « L'euro, les investisseurs et la gouvernance » n'était pas ouvert aux journalistes. Pourquoi ? Pour permettre aux participants de s'exprimer sans le risque de retrouver ensuite leurs prises de position étalées dans la presse, et de se sentir libres de s'éloigner, le cas échéant, des opinions officielles. Donc, un débat sans tabous entre plusieurs responsables directs de la conception et de la gestion de la nouvelle réalité européenne: Jean-Claude Trichet, Mario Draghi, Michel Barnier, Didier Reynders, Mario Monti, Peter Bofinger et bien d'autres… Mais on sait ce qui arrive: des indiscrétions filtrent, quelques protagonistes ne refusent pas de confier ce qu'ils ont dit. Et nous voici à jouer le nôtre, de rôle: informer les lecteurs de quelques éléments du débat, en y ajoutant des considérations personnelles.

Les raisons de la confiance. En concluant la journée de débats et de clarifications, Jacques Delors a déclaré: « Je sors de cette réunion avec davantage de confiance que j'en avais il y a un an ». Et le vicomte Davignon a tiré, de ce qu'il avait entendu, « l'impression que quelque chose est en train de se passer » qui invite à être optimistes, malgré l'avalanche de critiques et de prévisions sombres imposées par l'esprit du temps et par la mode anti-européenne. Le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, qui avait participé dans la soirée à l'hommage à Tommaso Padoa-Schioppa (l'un des pères de l'euro récemment décédé), a contesté l'existence d'une crise européenne spécifique: ce qui existe est une crise mondiale dont l'UE ressent les répercussions ; mais les progrès de l'Union économique et monétaire ont dépassé toutes les prévisions. Un autre participant avait affirmé: on ne devrait pas parler (à propos de la Grèce, de l'Irlande, du Portugal) de crise de l'euro, mais de l'euro dans le cadre de la crise mondiale.

Progrès du volet économique et social de l'UEM. Face aux réactions citées, quelqu'un dira: c'est de l'autosatisfaction aux niveaux les plus élevés. Ce serait une erreur. Les jugements positifs ne se référaient pas à l'un ou l'autre aspect, mais à la constatation que le volet économique de l'entreprise est enfin pris dûment en considération. Cet aspect ne couvre pas seulement la réduction inéluctable des déficits budgétaires nationaux et les réformes indispensables (comme celle des retraites), mais tous les volets, y compris les exigences sociales, donc la confirmation des acquis sociaux des pays membres: concept que cette rubrique avait affirmé à la fin du mois dernier (« Les règles de l'euro permettent de sauvegarder les acquis sociaux », bulletin n° 10347), que le président de l'Eurogroupe M. Juncker avait toujours soutenu, et sur lequel M. Trichet a insisté.

Le président de la Banque centrale européenne a en effet souligné que la source des difficultés rencontrées résidait dans la séparation, au sein de l'UEM, entre l'Union monétaire qui progressait régulièrement et l'Union économique qui restait en retard. Cette dernière couvre la gestion des budgets nationaux, la compétitivité, l'expansion économique. Les deux volets sont indissociables: les pays qui n'agiront pas sur les deux à la fois ne pourront jamais progresser ; les gouvernements et surtout les parlements nationaux doivent en être conscients, ce qui pour le moment, à son avis, n'est pas encore toujours le cas.

Cette position a suscité des remous, plusieurs participants s'opposant à la tendance de mettre l'accent essentiellement sur la réduction des déficits budgétaires nationaux. Certaines des sanctions prévues à l'égard des pays défaillants ont été critiquées: en particulier, les sanctions financières ont été considérées comme impraticables ; elles ne seront jamais payées par les États membres en difficulté. Ce scepticisme sur le régime des sanctions a été partagé notamment par Jean Pisani-Ferry, directeur du think thank Bruegel, l'essentiel étant, à son avis, de ne pas réduire l'activité économique. M. Trichet a alors observé que l'expansion économique de l'UE a été globalement analogue à celle des États-Unis, alors que l'UE est en retard pour des aspects comme la mobilité du travail et que l'Union économique et monétaire peut progresser ; les euro-bonds représenteraient, à son avis, un pas en avant considérable. M. Draghi a invité lui aussi à dépasser le stade du contrôle des budgets nationaux, en achevant la création du marché intérieur, objectif qui a été amplement repris.

Volet essentiel. Michel Barnier a insisté sur l'aspect « marché intérieur ». Pour les pays obligés à réduire leurs dépenses publiques en vue de diminuer le déficit, la sauvegarde d'un taux suffisant d'activité économique est puissamment facilitée par le bon fonctionnement du marché unique dans son ensemble, pas seulement dans les domaines directement liés à l'UEM. M. Barnier a invité en particulier à ne pas craindre les termes « politique industrielle » (qui dans l'UE étaient restés longtemps tabous): au contraire, on doit en parler. D'autres aspects du débat étaient plus controversés. Cette rubrique en rendra compte demain. (F.R.)

 

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