Existe-t-il une tentative du monde de la finance (américain en particulier, mais pas seulement) de démolir l'euro ? Que quelques mouvements politiques croient à un tel complot, on le savait ; mais cette fois-ci la dénonciation provient d'un des pères de la monnaie européenne, Valéry Giscard d'Estaing, qui n'est pas considéré d'habitude comme un dangereux révolutionnaire. Sa prise de position et son invitation à réagir se situent dans le contexte des résultats du Conseil européen de la semaine dernière.
Un contexte assez favorable. Ces résultats ont été accueillis de manière raisonnablement positive aussi bien par la plupart des forces politiques (d'Europe et d'ailleurs) que par les commentateurs et les économistes. Leur signification, visant à la fois la stabilité de l'euro et le niveau de discipline budgétaire indispensable pour que cette stabilité se concrétise, a été assez largement reconnue. Mais en même temps les observateurs ont les yeux fixés sur les sacrosaintes «réactions des marchés», d'un triple point de vue: la valeur de l'euro ; le niveau des taux d'intérêt requis pour l'achat de bons du trésor émis par les pays les moins solides de la zone euro ; les évaluations des « agences de notation ». Le premier aspect ne mérite pas d'être pris en considération ; quelle que soit la cotation de l'euro, il y a toujours quelqu'un qui s'en plaint, soit parce qu'elle est trop forte, soit parce qu'elle est trop faible (et ce sont souvent les mêmes). La vérité est que l'euro est assez stable et qu'il est en pratique la seconde monnaie mondiale. Le deuxième aspect - niveau des taux d'intérêt - dépend largement du monde de la finance. Et les nouveaux instruments européens, déjà en fonction ou décidés, visent justement à combattre les excès de la spéculation par des financements communautaires aux pays en difficulté qui respectent les règles. Le troisième aspect est quelque peu paradoxal: les autorités européennes ne cessent de protester contre les abus et les erreurs des agences de notation, mais en même temps elles tremblent devant leurs évaluations. L'objectif n'est pas de les éliminer, car elles sont indispensables ; mais l'UE est en train de discipliner leurs comportements tout en respectant leur autonomie. Les travaux progressent, mais, dans l'attente, leurs verdicts pèsent, peut-être au-delà du raisonnable.
Les trois points de VGE. C'est dans ce contexte que se situent la dénonciation et l'appel de Valéry Giscard d'Estaing, fondé sur trois éléments essentiels (citations reprises dans la revue Le Point):
a) euro irremplaçable. « Un des plus grands marchés de consommation dans le monde ne pourrait pas fonctionner avec une quinzaine de monnaies flottant entre elles. La crise actuelle, provoquant une cascade de dévaluations compétitives, aurait disloqué le système et infligé des secousses graves aux entreprises. Les Européens auraient découvert l'angoisse de vivre dans un champ de ruines monétaires. »
b) ennemis traditionnels. La création de l'euro avait été critiquée dès le départ par « une grande partie du système financier anglo-saxon, notamment celui qui est concentré à New York (…) Aujourd'hui, il ne s'agit plus de critiques mais d'attaques délibérées. Elles ne proviennent pas des gouvernements mais des opérateurs spéculatifs, qui disposent encore d'une masse de liquidités, à New York comme à Londres, évaluée à plus de 4 trillions d'euros. Ils ne cherchent pas à les investir dans des entreprises (à la manière des fonds souverains chinois et arabes) mais à réaliser des profits à court terme, en pianotant sur les ordinateurs. »
c) spéculation à battre. « Il est vrai que certains petits pays de la zone euro ont conduit des gestions budgétaires irresponsables. Mais l'objet de la spéculation n'est pas seulement de tirer profit de ces fautes de gestion, mais d'attaquer le système monétaire européen lui-même. (…) La spéculation new-yorkaise attaque la monnaie européenne ; les Européens doivent la défendre et battre la spéculation. »
Un objectif pour le peuple ? La réponse à la situation décrite doit, selon Valéry Giscard d'Estaing, être triple: 1) psychologique. « Une monnaie flottante qui s'appuie notamment sur les économies allemande, française, néerlandaise et italienne, et dont le cours reste toujours supérieur à son cours d'introduction, ne peut pas être détruite par le marché. » 2) technique: « contrer la spéculation sur son terrain (…) Pour réaliser les sauvetages, le dispositif mis en place semble suffisant. C'est à la Banque centrale européenne qu'il revient de surveiller le secteur bancaire. » 3) économique. « La crise a rendu évidente la nécessité d'une plus grande cohérence entre les politiques économiques. » VGE estime malheureuse l'expression « gouvernance économique » qu'il propose de remplacer par « coordination exigeante ». Et l'action en ce sens est ainsi présentée: « Voici enfin un objectif stratégique pour le peuple européen, ce peuple présenté comme divisé, malmené par les médias internationaux, faiblement représenté sur la scène mondiale ».
(F.R.)