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Bulletin Quotidien Europe N° 10259
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Relations UE-Turquie: la bonne formule - Coopération militaire dans l'UE

Lien entre évolution de l'UE et adhésion turque. Combien d'années le débat sur les perspectives d'adhésion de la Turquie à l'UE va-t-il se prolonger? Il a rebondi ces dernières semaines, suite notamment au rapport annuel de la Commission sur l'état des négociations, à la déclaration commune des ministres des Affaires étrangères d'Italie et de Turquie et à la visite de M. Cohn-Bendit à Ankara.

De mon point de vue, la situation est claire depuis longtemps: l'adhésion turque est possible et même souhaitable si l'approfondissement de l'UE est bloqué ; elle est inopportune et même impossible si la construction européenne progresse vers les objectifs que M. Cohn-Bendit lui-même préconise (et pour lesquels il se bat avec vaillance) dont notamment: politique étrangère européenne ; consolidation de la politique agricole commune et de la politique de cohésion ; renforcement institutionnel. Ces objectifs, et bien d'autres, seraient compromis si la Turquie devenait un État membre. Ce grand pays: a) aurait dans l'UE un poids institutionnel prépondérant (droits de vote au Conseil et nombre de parlementaires au sein du PE supérieurs à ceux de tout autre État membre, avec des perspectives démographiques qui renforcent cette situation) ; b) il serait de loin le premier bénéficiaire de la politique de cohésion (plusieurs États membres bénéficiaires actuels perdraient leur statut); c) les progrès de l'UE vers une politique extérieure commune deviendraient largement impossibles car la Turquie y introduirait plusieurs dossiers asiatiques, à commencer par l'affaire kurde, peuple qui réclame son autonomie (en Irak, il l'a déjà amplement conquise).

Évolutions favorables à la coopération. La Turquie est en train de devenir une puissance économique de premier plan (sa croissance est évaluée cette année-ci à 7%), et sur le plan politique elle vise à faire partie du groupe des colosses émergents, à côté du Brésil et de l'Inde. Elle vient de signer des accords de libre-échange avec l'Irak et le Liban, ce qui est incompatible avec la politique commerciale de l'UE. Le dernier sondage indique que l'adhésion à l'UE n'est souhaitée que par le 38% de la population turque.

L'opinion publique en Europe évolue dans le même sens. Le parlement français a voté contre l'inscription, dans le prochain budget de l'UE, de l'aide à la Turquie pour la préparation à l'adhésion. Certaines forces politiques préconisent un référendum dans l'UE dans son ensemble sur l'adhésion turque. Frontex a décidé de déployer des gardes-frontières européens pour surveiller la frontière gréco-turque, lieu principal de passage de migrants clandestins. Le dernier rapport de la Commission demande à la Turquie des efforts supplémentaires pour se rapprocher des conditions de l'adhésion.

En même temps, les liens UE/Turquie se développent: union douanière efficace; coopération économique croissante surtout dans le domaine énergétique ; financements croissants de la BEI pour des projets d'intérêt commun. Les réserves sur l'adhésion turque n'impliquent pas que les liens soient relâchés mais le contraire. L'adhésion complique tout alors que la coopération, politique y compris, peut se développer dans des conditions qui correspondent à l'intérêt commun et aux souhaits véritables des populations.

Une interprétation de l'accord de coopération militaire entre la France et le Royaume-Uni. Cet accord, et les intentions de ceux qui l'ont conclu, donnent lieu à des interprétations différentes. Notre bulletin spécialisé Europe Diplomatie & Défense y a vu un coup sérieux à tout projet de coopération militaire au niveau communautaire ; cette rubrique a estimé (bulletin n° 10255) que cet accord peut laisser la porte ouverte à des développements dans le cadre de l'UE. D'autres interprétations s'y sont ajoutées. Voici celle qui m'a le plus frappé: dans les intentions britanniques, l'objectif de l'accord ne serait pas de réorganiser et rationaliser la force nucléaire européenne, en réduisant le coût et en améliorant la coopération, mais de consolider et rendre définitive en ce domaine la dépendance de l'Europe par rapport aux États-Unis. Pourquoi ? Parce que la force nucléaire britannique est essentiellement représentée par des bombes et des missiles américains, qui ne peuvent pas être utilisés sans le feu vert de Washington. Le nouvel accord serait donc le prolongement du retour de la France dans l'OTAN qui, déjà réalisé pour les forces conventionnelles, s'étend ainsi à l'arsenal nucléaire. L'initiative britannique n'aurait pas l'objectif et le résultat de renforcer la coopération militaire en Europe mais de consolider le volet nucléaire de l'OTAN, dominé par les États-Unis.

Je laisse aux spécialistes le soin d'interpréter ces évaluations. Je me limite à les signaler, sans renoncer pour autant à l'espoir que la coopération européenne en matière de défense puisse malgré tout se développer, en tenant compte des quelques remarques formulées dans notre bulletin cité.

(F.R.)

 

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