Méditerranée: un blocage amplement prévu. L'annulation du Sommet euro-méditerranéen (voir notre bulletin d'hier) ne doit étonner personne. Surtout pas les lecteurs de cette rubrique, laquelle soutient depuis le commencement que ce projet, tel qu'il a été conçu, ne peut pas fonctionner. Je ne partage pas l'opinion selon laquelle les raisons de l'échec résident essentiellement dans le conflit israélo-palestinien ou dans les incertitudes internes à l'UE sur le partage des compétences entre institutions communautaires et États membres. Ces aspects jouent un rôle, mais ils ne doivent pas constituer des alibis ou des excuses. En fait, tout était erroné dès le départ. Le mot Union signifie ce qu'il signifie: or, du côté européen, une Union existe (malgré ses lacunes) ; du côté des pays tiers méditerranéens, elle n'existe pas ; une Union supplémentaire réunissant ces ensembles disparates est une abstraction.
Comment l'objectif d'une zone de libre-échange globale est-il pensable, si les frontières commerciales subsistent amplement entre les pays de l'une des rives ? Comment parler d'un groupe compact, si presque chaque pays tiers méditerranéen aspire à établir des relations différentes et spécifiques avec l'UE ? Pour la Turquie, c'est l'adhésion ; un partenariat spécial, pour ceux qui en remplissent les conditions ; des relations moins strictes pour d'autres. L'inclusion des États balkaniques riverains de l'Adriatique a aggravé la confusion et la différence des ambitions. L'unité entre les pays de la rive Sud est une légende ; et les populations des pays adriatiques ignorent leur participation théorique à une Union avec l'Afrique du Nord. La rhétorique la plus artificielle se cache derrière des discours vides de contenu.
Pour des réalisations concrètes. Ces constatations ne signifient aucunement que des réalisations, limitées dans leurs objectifs et leur dimension géographique, ne soient pas possibles. Au contraire, elles sont indispensables ; quelques-unes progressent, se concrétisent sous nos yeux. Les négociations sur l'adhésion des pays balkaniques avancent. La Turquie est liée à l'UE dans une Union douanière, qui est davantage qu'une zone de libre-échange. Des accords commerciaux individuels, différents d'un pays à l'autre, sont conclus ou négociés. Avec un pays qui ne souhaite pas le libre-échange, la coopération énergétique se développe. Des projets communs parfois essentiels sont en gestation, concernant la sauvegarde de la mer et de ses ressources, ou le problème de l'eau. Tout ceci peut et doit être mieux organisé ; les instruments qui déjà existaient ou qui ont été créés peuvent être utilisés. Mais en laissant de côté l'hypothèse artificielle d'une Union englobant tous les pays riverains dans un ensemble compact.
Le monde de la finance est-il incorrigible ? On apprend toujours quelque chose. La semaine dernière, cette rubrique avait considéré comme justifiée la mesure selon laquelle les banquiers qui réclament des taux d'intérêt excessifs pour financer les États membres en difficulté budgétaire, doivent accepter de participer aux arrangements qui deviennent indispensables si le pays débiteur n'est pas en mesure de faire face à la totalité de ses engagements. C'est le prix logique de la spéculation et de l'usure. Le principe de la coresponsabilité du secteur privé en cas de défaillance avait été proposé par la déclaration franco-allemande de Deauville et repris, en principe, par le Conseil européen. Le président de la BCE (Banque centrale européenne) avait énergiquement critiqué cette disposition en faisant valoir qu'elle rendrait encore plus difficile et onéreux, pour les États membres en difficulté, de placer sur le marché leurs bons du trésor.
Les faits ont prouvé que M. Trichet avait raison ; face à l'hypothèse de participer au coût des défaillances budgétaires d'un État membre, les coûts d'emprunt pour les pays à risque se sont envolés, et les investisseurs se sont massivement délestés de leurs emprunts irlandais, au point que les ministres des Finances d'Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie et Espagne se sont précipités pour publier un communiqué précisant que l'implication éventuelle du secteur privé « ne s'appliquerait ni aux programmes d'ajustement ni aux dettes souveraines visées par des instruments existants » (voir notre bulletin n° 10255). Les ministres ont rappelé que l'actuel Fonds européen de stabilité financière ne prévoit pas l'implication du secteur privé. Si cette implication était introduite, elle serait applicable au système qui n'entrera en vigueur qu'en 2013.
Ceci confirme que parler d'éthique au monde de la finance, c'est du temps perdu. Mme Merkel, qui avait fortement voulu l' implication, l'avait justifiée par le bon sens: « Comment expliquer aux citoyens qu'ils devraient supporter le coût de certains risques à la place de ceux qui ont gagné beaucoup d'argent en prenant ces risques ? » Mais le monde de la finance réclame à la fois les intérêts pharamineux et la garantie du remboursement total. Elle est loin l'époque où Dante mettait les usuriers en enfer.
(F.R.)