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Bulletin Quotidien Europe N° 9310
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

L'UE et la Turquie doivent choisir: soit poursuivre les polémiques et risquer la rupture, soit rechercher un partenariat étroit et efficace

La question essentielle. La manière dont le dossier de la Turquie est actuellement géré me rappelle une course à obstacles: surmonter chaque fois l'obstacle du moment. Un jour, c'est le procès à un intellectuel de renom, un autre l'affaire de Chypre, un autre encore l'article de la Constitution sur la liberté d'expression. Ce sont des questions importantes, car chacune sous-entend un élément essentiel de l'acquis communautaire. Le danger est qu'en se focalisant tour à tour sur un aspect spécifique, on recherche un compromis ad hoc, et si on le trouve on considère que la difficulté a disparu. Les négociateurs turcs sont suffisamment habiles pour faire, au moment opportun, les concessions indispensables pour éviter la rupture. Ainsi, les négociations se poursuivent sans que la question fondamentale soit posée: l'adhésion est-elle la solution la plus appropriée pour les relations futures entre l'UE et la Turquie ?

Les négociateurs ne peuvent pas faire autrement, car officiellement la réponse a déjà été donnée: l'adhésion est le point d'arrivée, pourvu que la Turquie respecte les «critères de Copenhague». Plusieurs forces politiques et quelques Etats membres nuancent cette réponse, en soulignant que le résultat des négociations demeure ouvert et que les critères de Copenhague doivent être complétés par la condition interne à l'UE: sa «capacité d'intégration», c'est-à-dire la capacité d'intégrer les nouveaux Etats membres sans compromettre ses propres ambitions, son fonctionnement et ses politiques communes (voir cette rubrique dans notre bulletin n° 9303). Les réserves globales sur l'opportunité de l'adhésion turque, bien réelles, restent cachées derrière la procédure officielle.

L'UE ne doit pas décider toute seule. Une attitude plus franche est nécessaire, posant de façon explicite la question de l'opportunité et de la faisabilité de l'adhésion, mais sans oublier que l'UE a quand même décidé de négocier: elle ne peut pas se dérober toute seule. Une rupture unilatérale serait politiquement incorrecte et provoquerait une crise grave dont l'UE serait responsable. C'est le contraire que l'Europe doit rechercher: le renforcement de ses liens avec la Turquie grâce à une nouvelle forme de relations fondées sur la confiance réciproque et sur une coopération plus étroite, à définir en commun. Trop souvent les raisons invoquées pour s'opposer à l'adhésion turque ne sont pas les bonnes ; par exemple, le passé conflictuel ou les différences culturelles et religieuses. Comme si les guerres d'hier entre les pays européens, aujourd'hui partenaires définitifs, n'avaient pas été tout aussi cruelles au cours des siècles ! La grandeur de la construction européenne réside justement dans la capacité d'y avoir mis fin pour toujours.

Et alors, pourquoi pas l'adhésion pour la Turquie? Parce que des raisons valables la déconseillent, dans l'intérêt réciproque, et que les objectifs recherchés peuvent être mieux atteints autrement.

Paresse intellectuelle. J'ai lu ou relu ces derniers temps pas mal de textes favorables à l'adhésion et j'ai constaté que l'essentiel des arguments se résume en une phrase: nul ne peut contester la valeur ajoutée que représente l'adhésion turque pour l'Europe sur les plans politique, économique et culturel. Or, ma conviction est que cette «valeur ajoutée» peut être obtenue par des liens autres que l'adhésion, trop souvent mise en avant par paresse intellectuelle. J'ai été particulièrement surpris par le texte d'un expert américain, qui a lourdement insisté sur les avantages qu'entraînera, pour l'une comme pour l'autre partie, la libération des échanges: produits turcs à bas prix qui faciliteront la maîtrise de l'inflation en Europe, ouverture d'un vaste marché en expansion aux exportations européennes… Ce grand spécialiste ignore que le libre-échange euro-turc existe déjà et que la Turquie est le seul pays tiers qui fait partie de l'union douanière communautaire: tout ce qu'il préconise existe! Les instruments pour approfondir et améliorer les liens actuels sont également disponibles. La volonté politique d'agir et la disponibilité à accepter les changements permettraient de transformer l'association actuelle, paresseuse et pour certains aspects bloquée, en un ensemble vivant et évolutif, alors que la poursuite des négociations d'adhésion continuerait à susciter périodiquement divergences et conflits.

Les raisons en sont nombreuses. J'ai déjà exprimé à plusieurs reprises, dans cette rubrique, l'impression que les autorités turques n'ont pas suffisamment évalué la signification des transferts de souveraineté implicites dans l'adhésion. La Turquie devrait mettre en commun des compétences dont elle est jalouse et soumettre à l'évaluation et parfois au jugement des institutions européennes la plupart de ses comportements. Michel Foucher, universitaire et Ambassadeur de France, vient de déclarer dans un entretien avec la Fondation Robert Schuman: «Au plan interne, le nœud réside sans doute dans la capacité de l'appareil d'Etat turc à accepter d'importants transferts de souveraineté» (et il rappelle que les élections législatives et présidentielles en Turquie se dérouleront l'année prochaine). Son opinion me conforte.

Ce que l'adhésion impliquerait pour la Turquie. L'adhésion à l'UE impliquerait entre autres pour la Turquie: a) le renforcement des droits des minorités (notamment le degré d'autonomie des Kurdes et l'étendue de leurs pouvoirs linguistiques et culturels); b) l'affaiblissement du poids des autorités militaires (gardiennes de la laïcité de l'Etat) par rapport aux autorités civiles. Il est vrai que les défenseurs de la laïcité sont nombreux en Turquie ; les chroniques indiquent que les funérailles récentes de Bulent Ecevit à Istanbul ont pris l'allure d'une manifestation en faveur de l'héritage laïque d'Atatürk, avec la participation de presqu'un million de personnes. Mais Istanbul n'est pas tout le pays, les élections l'ont prouvé.

Les questions de sécurité, y compris le volet énergétique, sont primordiales. Regardons l'évolution dans le Nord de l'Irak. Les analyses et les reportages sur place indiquent que cette vaste région autonome qu'est le Kurdistan irakien, qui abrite d'énormes ressources pétrolières, est désormais pacifiée et se développe rapidement. Son gouvernement régional négocie des accords pétroliers et de coopération ambitieux avec plusieurs puissances occidentales. La production de pétrole démarrera d'ici quatre mois, et elle sera rapidement significative ; la capacité à plein régime a été chiffrée à un million de barils par jour, les réserves sont impressionnantes. La Turquie est bien présente dans cette évolution ; l'un des puits pétroliers qui vont commencer la production en février prochain appartient à une entreprise turco/canadienne. La coopération entre la Turquie et le Kurdistan irakien s'amplifie ; un raccordement est prévu pour connecter l'oléoduc local avec l'oléoduc turc dirigé vers la Méditerranée. Très bien. Mais la Turquie fait valoir une exigence absolue: le Kurdistan irakien ne doit pas devenir un Etat indépendant. Les raisons, on les comprend.

Et on comprend aussi que la Turquie a besoin dans cette affaire d'une autonomie politique totale, alors que l'UE pourrait - dans un avenir aujourd'hui imprévisible - être neutre à propos de la création éventuelle d'un Kurdistan irakien indépendant, si c'est le choix de la population locale (les affaires du Monténégro et peut-être prochainement du Kosovo le prouvent). Les enjeux stratégiques et économiques sont colossaux, C'est une affaire que la Turquie voudra gérer elle-même, tout comme ses relations futures avec les Républiques de langue turque issues de la dissolution de l'URSS. Ces enjeux s'ajoutent à ceux concernant le statut et le caractère de la République turque de Chypre du Nord (cette dénomination est en elle-même éloquente, n'est-ce pas ? Je renvoie à mon commentaire de la fin juillet, bulletin n° 9239), et les contentieux territoriaux qui subsistent avec la Grèce.

Les problèmes européens. La situation du côté de l'UE est tout autant complexe. Les problèmes, on les connaît (ou du moins, on devrait les connaître, parce qu'en réalité ceux qui soutiennent a priori l'adhésion turque les ignorent superbement): a) le poids démographique qui donnerait demain le droit à la Turquie, en cas d'adhésion, à la première place aussi bien au sein du Conseil de l'Union que du Parlement européen ;
b) le déplacement des frontières européenne jusqu'à avoir comme pays frontaliers la Syrie, l'Irak, l'Iran, la Géorgie, etc. ; c) la nécessité de démolir les mécanismes financiers actuels de la politique de cohésion et de la politique agricole, pour y inclure la Turquie ; d) la libre circulation intégrale des personnes.

Selon plusieurs observateurs, le projet européen en serait radicalement transformé, l'UE devenant un «outil de projection de la stabilité» (formule de Michel Foucher, déjà cité) au lieu d'une Europe puissance.

S'y ajoute la question des opinions publiques. L'adhésion de la Turquie devrait être évidemment ratifiée par tous les Etats membres, sans exception, et dans quelques cas, notamment en France, par un référendum. Tous les observateurs estiment que la ratification serait rejetée dans un certain nombre d'Etats membres. En même temps, les sondages et d'autres analyses indiquent que la majorité de l'opinion publique turque est en train d'évoluer contre l'adhésion à l'UE, en partie pour des raisons religieuses, en partie pour des raisons liées au maintien de l'autonomie nationale.

Les vrais amis. Les risques et les difficultés cités, il faudrait les accepter si l'adhésion était indispensable pour l'avenir des relations entre l'UE et la Turquie. Mais ce n'est pas le cas. Personne ne conteste l'exigence et la possibilité de relations économiques et politiques étroites et l'existence d'une «communauté de valeurs» entre l'UE et les Etats-Unis, l'UE et le Canada, l'UE et bien d'autres pays, même si leur adhésion est impossible. Le cas turc est analogue.

Avec la Turquie, à partir de l'union douanière qui, malgré certaines lacunes, est déjà une réalité, les instruments existent pour des liens plus étroits qu'avec n'importe quel autre pays. Il faut faire évoluer les négociations en cours vers un partenariat d'un type nouveau. Je me demande parfois si les vrais amis de la Turquie sont ceux qui se battent pour une adhésion qui ne promet que difficultés et divergences, ou ceux qui ont la lucidité de regarder plus loin et de préparer les évolutions possibles et souhaitables.

(F.R.)

 

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